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Le 17 juin 2019

Les fantômes des auteurs et des lecteurs sont ils les mêmes ?

Des phrases, des mots, réveillent parfois les fantômes qui dorment en nous. Qu’on les écrive ou qu’on les lise. Ces fantômes sont faussement oubliés dans une geôle de notre mémoire. Vous citez Emile Cioran qui disait « Un livre doit remuer des plaies… un livre doit être un danger ».
Marcel Proust contre Sainte-BeuveMarcel Proust contre Sainte-Beuve

Annoncé déjà par le réveil des fantômes (dont j’imagine volontiers qu’il est une expérience désagréable) « Le livre doit être un  danger » doit être compris comme s’appliquant sans doute aux deux, l’auteur et le lecteur.

– Les fantômes qui dorment en nous auteurs

Le premier point nous interroge sur le lien qu’il y a (ou aurait) entre l’auteur et son roman. C’est une vieille histoire. En partie une histoire de mensonge. 
Le mensonge de l’écrivain qui jure que son œuvre n’a rien d’autobiographique, sinon quelques vagues reflets de sa propre vie que l’on pourrait retrouver là, presque  par hasard, sans que l’on puisse en tirer signification. 
Le mensonge du critique qui s’acharnerait à relier l’œuvre à l’auteur, expliquant la première par la vie du second, déniant ainsi à l’ouvrage son caractère autonome. 
C’est l’histoire de la « dispute » entre Proust et le critique Sainte Beuve. 

Je ne suis ni Proust (hélas en tous cas pour ce qui concerne l’écriture) ni Sainte Beuve. Je trouve que les deux écoles se braquent trop dans leurs convictions. On veut toujours classifier, cataloguer, simplifier. On est à droite ou à gauche. L’œuvre du romancier devrait nécessairement se raccrocher à l’une des théories. 
Acceptons au contraire la complexité, le flou et le doute. Je ne peux témoigner que de mon propre ressenti. A ce que j’en éprouve, il y a une collusion entre ma vie, mes souvenirs, mes rêves et les idées qui me viennent en écrivant. Je serais stupide de nier toute connivence. C’est bien moi qui écris et moi, c’est forcément un peu ma vie, mes sentiments, mes convictions. Mais si je relis un de mes romans en pensant à cette problématique, je pense que je ne reconnaitrai pas grand-chose. Il y a dans mon cerveau une alchimie particulière qui transmute les choses. Mettez-moi un peu de blanc, un peu de gris…Ah non, là c’est trop foncé, il faudrait éclaircir.
Alors on prend un peu de ce qu’on a en soi, une touche de ce que vient de nous raconter un ami, un petit morceau de je ne sais quoi qui vient d’on ne sait où. Et cela donne une chose, le fruit d’un bâtard qui n’est ni moi ni un autre.

Dans un roman que je viens de mettre sur mBS, LE BOURG, différentes histoires se croisent. Une envie de tuer un rival en amour durant la guerre d’Algérie. Pas grand rapport avec moi. La douleur d’avoir emmené une mère dans une maison pour personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer. Ça c’est malheureusement moi. Il y a aussi l’histoire d’un cocu. Là je ne crois pas. Ou en tous cas, personne ne m’a pas prévenu ! 
Alors savoir ce qu’il reste de moi dans ce capharnaüm ! 
Et si tout cela a pu me mettre en danger, si cela a pu réveiller en moi quelques fantômes ? je reste sceptique. Si je devais me prononcer, je dirais plutôt que cela les a exorcisés. Un peu. 

- Et puis la lecture peut-elle reveiller des fantômes ?

Et puis il y a le lecteur. Si on a d’un côté l’auteur, d’un autre l’œuvre transmutée comme je viens de le dire, on a aussi une troisième transformation complètement immaitrisable par l’auteur : c’est celle que le lecteur fait subir à l’ouvrage en fonction de son propre ressenti, de  ses sentiments, de  son passé, de ses fantômes comme vous dites. A travers un livre, il va recevoir une chose qui n’est ni l'auteur, ni son roman ni le sien propre. Il va se créer une sorte de chimère que l'auteur ne connaitra jamais.

 Je cherche, comme auteur, souvent à susciter l’empathie du lecteur pour mes personnages. Avoir de l’empathie, c’est être à l’unisson, faire battre son cœur au rythme des épreuves que traverse le personnage, éprouver les sentiments qu’il éprouve. C’est bien sûr l’un de mes objectifs principaux Je m’efforce d’éveiller chez ce lecteur des sentiments, mais je ne maîtrise pas parfaitement ce qu’ils seront. Peut-être d’autres fantômes, peut-être des bons souvenirs… Et puis, cela dépend quand même du sujet du roman. Je fais aussi des livres pour faire rire… Là, ce sera peut-être Casper le fantôme, qui sait ? 

J’aime bien l’idée, que, si mon roman est destiné à créer l’émotion, que ce roman soit un danger pour le lecteur. Il faut qu’il se sente concerné. Quelle plus belle récompense pour l’auteur ! Mais jamais je ne parviendrai à lui faire ressentir exactement ce que je voudrais qu’il ressente.
Tout cela relativise la question initiale. On crée une chose qui est un mélange de soi et d’autre chose, et le lecteur en comprend une troisième. C’est la chienlit ! 

Philippe Henry

@FANNY DUMOND Ne voyez pas des attentions malicieuses et diaboliques partout, nous sommes faillibles. Contrairement à vous.
Bien à vous.

Publié le 20 Juin 2019

Bonsoir Monsieur Henry. Je pense que vous devriez en informer MBS car je trouve fort dommage que votre travail sur cette tribune, pour vous faire connaitre, soit entaché d'anonymat. Vous avez aiguisé ma curiosité sur l'opposition Proust/St Beuve que j'ignorais. Merci beaucoup. Cordialement. Patricia-Fanny

Publié le 19 Juin 2019

@Philippe Henry Merci pour ce billet qui rejoint mon sentiment sur de nombreux points. On se plaint d'un manque de liberté et, parallèlement, on a souvent tendance à vouloir entrer et faire rentrer les autres dans des cadres. Besoin de se rassurer, de légitimer nos choix ? Peut-être, mais ce faisant, on piétine la créativité, la singularité de chaque être. Auteur ou lecteur, nous avons tous des fantômes, des goûts, des idées, issus d'un vécu singulier et non interchangeable. Sauf exception, écrire est une main tendue vers les inconnus qui vont nous lire. C'est le contraire d'une démarche égoïste. Une démarche qui suscite parfois l'empathie, auquel cas l'auteur flirte avec le Nirvana, ou l'antipathie, auquel cas c'est douloureux, mais l'auteur n'y peut rien. Il va lui falloir apprendre à banaliser, à admettre qu'il y a incompatibilité, comme dans la vraie vie, à se nourrir des réactions empathiques et à se protéger des autres. Je ne vous ai pas encore lu. Pourtant, j'ai déjà remarqué vos mises en ligne. Je vais arrêter de procrastiner, promis ;-), et vous dis à très vite sur votre page. Amicalement, Michèle / PS : Vu les liens vers vos romans, je précise que je n'ai eu aucun doute sur le fait que cette tribune soit de vous.

Publié le 19 Juin 2019

@FANNY DUMOND
Bien désolé effectivement et bien d'accord avec vous, sans polémiquer. Je pense qu'il n'y avait pas chez MBS de volonté d'anonymat.
J'espère d'une part qu'ils vont corriger (car quand même si j'écris de temps en temps de petites rubriques, c'est quand même un peu pour qu'on n'oublie pas que je suis auteur, et pas seulement d'extraits mais de livres complets sur Amazon ou même en librairie)
Et d'autre part j'espère que mon petit billet vous a plu.
Cordialement,

Publié le 19 Juin 2019

Une nouvelle fois je tombe sur une tribune non signée. Il m'a fallu lire plus de la moitié de ce billet pour comprendre, après recherches, qui en est l'auteur. De qui se moque-t-on ici, quand depuis quelques jours la polémique enfle au sujet de l'anonymat, des pseudos et autre trolls ? J'en déduis que le proverbe "faites ce que je dis, mais pas ce que je fais" est devenu la norme ici. Désolée, monsieur Philippe Henri, je pense que vous n'y êtes pour rien, mais je tenais à m'exprimer. J'ajouterais que certains donneurs de leçons devraient balayer devant leur porte ou se dessiller. Patricia-Fanny

Publié le 18 Juin 2019