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Le 05 avr 2020

C'est la guerre !

Et si ce Covid 19 était une vraie guerre, et si les femmes y perdaient tout ce qu'elles ont conquis depuis un siècle, et si les hommes regagnaient tout ce qu'ils ont cédé... Mathilde Castadié nous fait frissonner dans cette petite fiction écrite pour l'appel à l'écriture monBestSeller : "Ecoutez le silence"
I only have time for the truly important things !I only have time for the truly important things !

            Vingt heures vingt fois le président l'a répété : nous sommes en guerre. Les hommes ont continué la boisson et au-dessus des bruits de verre trinquant une clameur familière rampait par-dessus la table : nous sommes en guerre. Les femmes ont emmené tout le couvert dans la cuisine par des sillons qui ne devaient pas rencontrer la vision de ces hommes face à la télé. Plus de travail, plus d'école, on l'a su tôt. Mais plus de bars ! « Comment va-t-on faire sans restaurant ? » demanda un homme qui n'avait jamais cuisiné. Le lendemain ils étaient chez le caviste, à faire des prévisions pour une cave déjà bondée qui empruntait la noblesse du bunker.

 

            Dans la famille, donc, un oncle s'est aussitôt apeuré : mais, qu'allons-nous lire ? L'effroi s'immisça dans toutes les veines masculines. Il fût alors tout à fait primordial de s'organiser en amont pour que ce confinement soit tout à fait productif. Il fallait faire des listes, du rangement, s'organiser, étiqueter les ouvrages - l'heure était grave. Le doyen voulait absolument écrire au président de la République pour lui suggérer de rouvrir les librairies, qui sont a-bso-lu-ment nécessaires à la survie de l'Homme. « C'est une nourriture de l'âme que l'on nous ôte de la bouche ! » postillonna-t-il à table en tapant de son point après avoir menacé du doigt une cafetière de rouge vidée – déjà un peu aveugle, il avait pris de la chloroquine par précaution. Un homme sage, le doyen. « Il nous faut de la lecture ! ». « C'est un produit de première nécessité ! » rétorqua celui qui avait interdit à sa fille de sortir s'acheter des tampons.

 

            Les pères, les oncles, les grands-pères, les fils, se sont levés de table après le café en laissant leurs tasses vides presque renversées comme dans une débâcle et, en rang, sont montés à l'étage. Après le couloir des chambres alignées, comme à la guerre, le saint dessein : la bibliothèque de famille. Qu'est-ce que l' « Histoire » aurait à apprendre aux « Hommes » dans cette tragédie nouvelle ? Le Décaméron, le Hussard sur le toit, les carnets du sous-sol de Dostoïevski, les Cahiers de prison de Gramsci, Oblomov de Gontcharov. Ils ne pensèrent pas à Jane Eyre.

 

            Pendant ce temps-là, les femmes redécouvrirent la douleur des règles sans Antadys ou Nurofen, les cicatrices à vie sur le ventre par brûlures, les grands-mères qui avaient déjà vécu sans droit de vote furent insultées de nouveau pour être sorties voter, les femmes restèrent à la maison éduquer les enfants dans le silence des habitudes qui ne se voient pas, les filles arrêtèrent d'aller à l'école et à l'université, reprenant à rebrousse le chemin de la vallée de larmes de leurs aînées. On leur ferma encore l'accès aux bibliothèques dans un goût perdu qu'elles retrouvèrent. Ne pas sortir. Confinées, seule chose à faire. Les séquestrées retournèrent aux tâches ménagères, dans des maisons de nouveau en permanence envahies d'hommes à servir. Ils étaient en guerre, ils sirotaient le thé et les madeleines en songeant : et après ?

            Et leurs hommes du haut de leur privilège se demandaient encore : quelle expérience humaine nous précède du confinement chez soi ? Dans un murmure couvrant le bruit de l'aspirateur de leurs femmes.

Mathilde Castanié

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