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Le 15 fév 2021

La science-fiction est-elle un genre littéraire mineur ?

Dominique Laurent s'attaque à une ambitieuse analyse du genre littéraire "Science-fiction". A l'aide de sources documentaires, son analyse personnelle consiste à évaluer la portée de la science-fiction, ses usages, sa pratique et ses nouvelles formes face à un contexte historique. Son regard est plutôt pessimiste mais justifié. Est-ce l' i-phone 15 qui va nous faire rêver à des lendemains vibrants ? Il considère la littérature de science-fiction comme un genre en mouvement, mutant, conforme à une Société dont le futur ne nous enthousiasme plus
Le futur des années 1950Le futur des années 1950

La science-fiction est un genre littéraire dans lequel l’auteur imagine un autre monde et/ou d’autres créatures. Si l’œuvre de science-fiction se déroule dans notre monde, les progrès scientifiques décrits ont peu de lien avec les découvertes scientifiques actuelles. Précisons ici que, à mon sens, la science-fiction n’est ni la fantasy, ni l’horreur, ni le fantastique. Domaine à part de la science-fiction, le roman d’anticipation se déroule dans notre monde, à une époque plus ou moins lointaine et avec des technologies dérivées et « améliorées » des technologies actuelles.

1. Marché actuel de la littérature science-fiction : ou en sommes nous ?

Quel est le marché de la science-fiction? Selon GFK, il s’est vendu 4,2 millions d’exemplaires de livres de science-fiction en 2016, pour un montant de 44,5 millions d’euros. Le marché global du livre était en 2016 de 359 millions d’exemplaires pour un montant de 3,93 milliards d’euros. La science-fiction représente donc environ 1,3% du marché du livre. Ce pourcentage est exactement celui fourni la Syndicat National de l’Edition dans son rapport de 2018 mais le SNE précise qu’ont été comptabilisés en science-fiction, la terreur, la fantasy et le merveilleux. Il apparaît donc, si l’on supprime la fantasy, l’horreur et le fantastique, que la science-fiction représente moins de 1% des ventes de livres en France. Comparer les ventes de science-fiction à l’ensemble du marché du livre n’est cependant pas réaliste. Il semble préférable de le comparer au marché global des livres de littérature soit 90 millions d’exemplaires. Par rapport à ce total, la science-fiction représente 4,7% des exemplaires vendus.

2. La science-fiction sur monBestSeller

monBestSeller distingue 7 catégories dans la science-fiction, pour un total de 413 ouvrages au 26 janvier 2021 :

1. science-fiction (102 textes) 2. fantastique (135 textes)
3. fantasy (115 textes)
4. utopie (7 textes)
5. dystopie (31 textes)
6. horreur (9 textes)
7. autres (14 textes)

Par rapport à l’ensemble des 4018 titres disponibles sur monBestSeller, la science-fiction représente donc 10,3% des textes, soit 2,5 fois la proportion des ouvrages de science-fiction dans l’édition papier alors même que l’on trouve parmi les 4018 livres de monBestSeller des essais, des textes pour la jeunesse ou des témoignages non catégorisés dans la littérature.

Pour chacune des catégories, ont été calculés le nombre de lectures moyen sur 30 jours, tous textes confondus, puis sans l’ouvrage le plus lu. Voici les chiffres :

1. science-fiction (moyenne : 30 lectures, moyenne sans le premier : 29 lectures) 2. fantastique (moyenne : 43 lectures, moyenne sans le premier : 37 lectures)
3. fantasy (moyenne : 33 lectures, moyenne sans le premier : 31 lectures)
4. utopie (moyenne : 33 lectures, moyenne sans le premier : 30 lectures)
5. dystopie (moyenne : 147 lectures, moyenne sans le premier : 49 lectures)
6. horreur (moyenne : 85 lectures, moyenne sans le premier : 43 lectures)
7. autres (moyenne : 27 lectures, moyenne sans le premier : 23 lectures)

On peut relever que les sous-genres les plus lus sont « dystopie » et « horreur » avec des moyennes nettement plus élevées que les autres sous-genres, même en ne prenant pas en compte le texte le plus lu de cette sous-catégorie.

On peut également noter que les textes des sous-genres « fantastique » et « fantasy » représentent au total 250 textes sur 413, soit plus de 60%. Si l’on met de côté les textes des sous-genres « horreur » et « autres », les catégories classiques de science-fiction ne représentent que 140 textes, soit 3,5% des textes au total.

3. Anticipation et science-fiction

Le marché de la science-fiction a toujours été beaucoup plus développé aux Etats-Unis qu’en France mais ce marché est en forte baisse aux Etats-Unis et stagne en France, même relativement au marché du livre lui-même.

Quant au livre d’anticipation, il a quasiment disparu, en dehors des dystopies. Il n’y a plus de Jules Verne au XXIe siècle et c’est peut-être le symptôme le plus significatif de la décadence de notre monde. Au XIXe siècle et même encore au milieu du XXe siècle, on pouvait imaginer des voitures volantes, des colonies sur Mars ou sur Jupiter. 2001, L’Odyssée de l’espace date de 1968. Il est contemporain de la mission Apollo et des premiers pas sur la Lune. A l’époque, chacun y voit une anticipation du futur, tant au niveau des voyages interplanétaires que de l’ordinateur HAL.
Un demi-siècle plus tard, force est de constater que rien de tout cela n’est arrivé. Pire, les records technologiques enregistrés à l’époque n’ont souvent plus jamais été battus ! Ainsi le record de vitesse d’un vol commercial établi par le Concorde en 1974 à Mach 2,23 n’a jamais été battu. Quant au record de vitesse d’un avion, toutes catégories confondues, il a également près d’un demi-siècle puisqu’il remonte au 28 juillet 1976 avec 3529,6 km/h pour le Lockheed SR-71 Blackbird.

Cette stagnation des records de vitesse en avion et l’abandon de la plupart des programmes spatiaux sont symptomatiques. Certes des progrès scientifiques et technologiques ont toujours lieu mais ils obéissent de plus en plus à des impératifs économiques. Partout l’Etat se désengage des grands projets et les entreprises visent beaucoup plus les consommateurs que la recherche et la découverte de nouvelles technologies ! Parallèlement au désengagement de l’Etat, la diminution des impôts des entreprises est un facteur puissant de désengagement de la recherche par les entreprises. Jusqu’aux années 80, les entreprises préféraient dépenser leurs marges bénéficiaires en recherche car les bénéfices étaient lourdement imposés mais, depuis que l’impôt sur les bénéfices est devenu ridiculement faible, elles préfèrent désormais distribuer ces bénéfices aux actionnaires et aux dirigeants.

La robotique, qui a inspiré des milliers d’œuvres de science-fiction au XXe siècle, est, elle aussi, loin d’avoir connu le développement prévu par les auteurs de science-fiction d’il y a cinquante ans. A tel point que les robots ménagers se vendent surtout à ceux qui pensaient que les robots allaient envahir le monde et qui voient dans cet accessoire bien peu intelligent leur rêve de jeunesse se concrétiser un peu ! Certes le Japon a réalisé des prototypes assez efficaces et les militaires ont développé des robots démineurs performants mais les robots industriels ont fait piètre figure face à la main-d’oeuvre à bas prix de l’Asie du Sud-Est. Pourquoi investir des millions de dollars dans la fabrication de robots quand des humains peuvent réaliser le même travail pour deux ou trois euros par jour ?

Tout cela paraît bien loin de la science-fiction mais le contexte joue considérablement sur les développements imaginaires. Quand Ray Bradbury ou Arthur Clarke imaginaient leurs œuvres au milieu du XXe siècle, rien ne paraissait impossible. La concurrence entre le bloc soviétique et les Etats-Unis poussait à des projets de très grande ampleur, les plus connus étant la conquête spatiale et le bouclier anti-missiles couramment nommé « guerre des étoiles ». Projets qui se sont évanouis lorsque le bloc soviétique s’est effondré.

Qui peut considérer que l’iPhone 12 ou le Samsung S21 sont des progrès technologiques importants? Présentés par leurs fabricants et la presse comme des nouveautés exceptionnelles, ils n’apportent que de petites améliorations à une génération de smartphones, dont les plus anciens modèles sont apparus à la fin du XXe siècle. Il existe encore quelques entrepreneurs comme le sud-africain Elon Musk qui n’hésitent pas à investir dans la recherche, qu’il s’agisse de SpaceX ou de l’Hyperloop. Mais les grands programmes d’Etat ont disparu et Elon Musk fait figure de vilain petit canard parmi les entrepreneurs

Le progrès technologique n’est pas mort mais il n’enthousiasme plus personne. Et, par contrecoup, l’imaginaire fondé sur les merveilles à venir dépérit. La science-fiction devient une fiction de science, qu’il s’agisse d’imaginer des technologies impossibles comme la téléportation d’êtres humains (la téléportation quantique est elle une vraie technologie !), les androïdes ou le réveil après cryogénisation...

Quand la société court vers son effondrement, à travers la disparition des ressources, la disparition des espèces animales et végétales, la fin de la biodiversité, le réchauffement climatique, la pollution atmosphérique et celle des océans, la fonte des glaces et la montée des eaux, phénomènes que la science amplifie alors qu’elle devrait les réduire, la science-fiction a perdu son attirance car la science elle-même l’a perdu. Reste l’imaginaire, le rêve, d’autres mondes inexistants mais que l’auteur peut toujours créer. Restent aussi les dystopies, de plus en plus catastrophiques.

Comme genre littéraire, la science-fiction du XXe siècle est en train de disparaître car chacun a compris que le « progrès » menait à la catastrophe, du moins dans sa forme actuelle, dans la recherche effrénée de profit, dans la course au fric et la destruction de la planète. La science- fiction n’est pas un genre mineur, c’est un genre évoluant à grande vitesse dans un monde qui fonce droit dans le mur et à qui la science ne donne guère l’occasion de freiner !

Dominique Laurent

Les romans d'anticipation ont bercé mon enfance et mon adolescence parmi d'autres, car je ne suis plus une adolescente et dans les années 70, j'ai eu la chance de grandir dans une maison remplie de livres du sol au plafond... Mes parents ne faisaient pas de différences notables entre tous les genres de littérature et m'accordaient la plus entière liberté quant au choix de mes lectures. J'ai tout découvert en même temps, avec une joie égale. Mais quand je me suis mêlée d'écrire mes premières nouvelles, très mauvaise au demeurant, c'est vers l'imaginaire que je me suis tournée naturellement, et vers l'anticipation et la SF, avec toutefois une pointe de poésie étrange. J'étais fan de Bradbury aussi. Cette littérature ne mourra jamais tant qu'il y aura de la littérature, mais comme tout organisme vivant, elle se transforme en permanence.

Publié le 25 Février 2021

Merci, @Dominique LAURENT, de cette chronique que je ne vais pas qualifier de "martienne".
Puisque vous semblez faire une distinction entre "science-fiction" et "anticipation", je vais me permettre - en toute humilité - de vous faire part de mon expérience personnelle en la matière.
Mon enfance fut bercée dans ces deux genres : mon père était abonné à la revue "Galaxie" et achetait chaque mois les parutions de la collection "anticipation" des éditions "Fleuve noir" ; pour vous dire que j'ai lu le meilleur comme le pire... de A.E. van Vogt à Jimmy Guieu !
Du premier, je retiens les développements sur la "sémantique générale" ainsi que sur la relativité et la possible concomitance des espaces spatio-temporels.
Le second ne me laisse guère que le goût amer de thèses vaguement "néo-ésotéristes" baignant dans des relents de complotisme.
D’accord, j’exagère quelque peu !
Toujours est-il que les rayonnages de ma bibliothèque personnelle sont emplis d'ouvrages allant d'Abraham Merritt à Maurice Limat, en passant par Philip José Farmer et Stefan Wul... romans dont j'aime à relire des extraits dans mes moments de détente.
Que dire en conclusion ?
Que vivent l'anticipation, la science-fiction, la "fantasy"... et qu'elles continuent à nous faire rêver !
Cordialement et avec humour.
Boris.

Publié le 19 Février 2021

Que sera demain ? qui peut prétendre savoir ? Pour conclure je citerai Arthur C Clarke , l'un des plus grands à mes yeux, qui à propos de 2001 L'odyssée de l'espace déclarait :

"Il ne s'agit que d'une œuvre de fiction. La vérité, comme d'habitude, sera encore bien plus étrange"

Publié le 18 Février 2021

Merci @Chapon David, @suzie fang @Jean Benjamin Jouteur

Au départ cet article, assez polémique, était envoyé comme une tribune. Il est passé dans "actualités". Peu importe mais cela justifie moins le mordant. J'ai moi-même beaucoup lu Asimov, Bradbury et les classiques de la SF. Pour en avoir relu récemment, je trouve que cela vieillit mal même si j'ai retrouvé du plaisir à relire "le monde des non-A" de Van Vogt. Pourquoi ? sans doute parce que le mythe du progrès continu a du plomb dans l'aile. Parce que nous savons maintenant que nous ne coloniserons jamais d'autres planètes et que notre course en avant mène directement à l'abîme. Parce que nous subodorons aussi que la conquête spatiale et beaucoup de "progrès" se font sur le dos d'une large partie de l'humanité. Certains ont calculé que le coût des missions Apollo aurait permis de sortir plus de 40 millions de gens de la pauvreté... Mais il fallait faire la nique aux soviétiques qui avaient envoyé le premier homme dans l'espace et rien n'était trop cher (quoi qu'il en coûte.. disait la NASA !).

Publié le 18 Février 2021

@Dominique Laurent, merci pour cette chronique stimulante.
La SF se renouvelle en effet, et celle du XXI n'est pas la même que celle du XX, même s'il est passionnant de voir comment certains auteurs passés ont pu voir loin, et avec justesse, comme des Asimov, Orwell et tant d'autres... Bluffant également de voir à quel point et à quelle vitesse des Elon Musk rendent caduques certaines de ces SF ( et prennent la place des programmes d'état)! Aujourd'hui, des séries comme Black Mirror mettent au goût du jour le genre, des auteurs comme Damasio le renouvellent brillamment, je suis tombé il y a peu sur un autre auteur auto-édité brillant, Julien Centaure, qui bat des records de vente avec ses sagas... Ce qui est certain cependant c'est que bien souvent la technologie et le progrès ne sont plus dessinés comme des portes de salut, mais comme des dangers pour notre planète et notre humanité.
Le point très intéressant de votre chronique est cette problématique du paradigme "science" tel que nous l'avons connu et le connaissons encore. Thomas Khun décrit dans la structure des révolutions scientifiques les limites des paradigmes des sciences "normales", et je crois qu'en effet nous sommes en plein basculement... et mon sentiment et que dans ce basculement, la littérature et les nouveaux auteurs de SF en particulier ont toujours leur place et leur rôle à jouer
Au plaisir de vous lire

Publié le 15 Février 2021

Le champ que recouvre le terme de science-fiction est si vaste, et je ne m'y suis pas beaucoup baladée. Toutefois, puisant parmi mes maigres connaissances, il ne me viendrait pas à l'idée de prétendre que, par exemple, "Tous à Zanzibar" (John Brunner), "Dune" (Frank Herbert), "Portrait du diable en chapeau melon" (Serge Brussolo), "Camp de concentration" (Thomas Disch) ou encore "Crash !" (J.G. Ballard) sont des œuvres mineures. Maintenant, ce que je vous en dis c'est ce que je vous en cause ; sinon, vous, ça va ?

Publié le 15 Février 2021

Permettez quelques commentaires en vrac.

Tout d’abord merci pour cet intéressant article. Je suis fan de SF et donc ravi que l’on en parle.
Science-fiction, un genre en mouvement, bien sûr et tant mieux.

Conforme à une Société dont le futur ne nous enthousiasme plus… Pas vraiment d’accord. C’est toujours le problème du « nous » censé représenter sans nuance une population entière.

S’agit-il d’un genre mineur ? Personnellement, je pense qu’aucun genre ne devrait avoir droit à cette appellation. Le grade majeur ou mineur ne dépend certainement pas du quota de lecteurs, d’auditeurs ou de spectateurs… Si tel était le cas, nous pourrions affirmer que TF1 est une chaîne de télé majeure et que Arte n’est qu’un programme mineur.

Vous avez une approche très « comptable » du sujet.

Il est vrai que la SF n’a jamais vraiment « marché » en France, même s’il existe de nombreux clubs de lectures et d’échanges SF très actifs.

Ce n’est pas le progrès qui mène à la catastrophe, c’est l’humain et ses choix de progrès. L’auteur de SF est d'ailleurs souvent là pour prévenir de ces choix et de leurs dangers.

Vous citez 2001, le film date de 68, mais la nouvelle de Clarke « La sentinelle » qui a été adaptée par ce dernier, a été écrite en 1951, c’est-à-dire bien avant les missions Apollo.

Je vous cite : « La science-fiction devient une fiction de science, qu’il s’agisse d’imaginer des technologies impossibles comme la téléportation d’êtres humains (la téléportation quantique est-elle une vraie technologie !), les androïdes ou le réveil après cryogénisation »

Encore une fois, permettez-moi de ne pas être tout à fait d’accord…

La téléportation, largement imaginée par Gene Roddenberry pour la série star trek, ceci pour des raisons essentiellement techniques et économiques (une téléportation coûtait moins cher à filmer qu’une série de maquettes à fabriquer et à animer) commence à intéresser sérieusement la NASA qui a réussi récemment une première téléportation quantique.

C’est d’ailleurs encore dans Star Trek que nous avons vu apparaître les premières tablettes et les téléphones portables (nous sommes au milieu des années soixante). Qui ne sont pas des prolongations du téléphone filaire de l’époque.

Les androïdes, cryogénisation ou vitesse de la lumière sont aussi des domaines très étudiés par la science.

« Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres seront capables de le faire », disait l’ami Jules Verne. Je vous rejoins sur cette hypothèse que pour réellement progresser, l’homme doit passer le cap de l’amélioration afin de retrouver celui de la création. C'est, pour le moment, le boulot des auteurs de SF, il appartient à la science de prendre la relève.

Enfin, je pourrais vous citer des livres de SF, récents, résolument optimistes.

Publié le 15 Février 2021