Interview
Du 31 mai 2021
au 31 mai 2021

Comme deux gouttes d’eau.

La solidarité et le sens de la famille aident à porter de lourds secrets jusqu'à payer pour des crimes que l'on n'a pas commis. C'est le thème de la nouvelle de Naïma GUERMAH pour l'appel à l'écriture monBestSeller Faux coupable.
Les ressemblances ne sont pas toujours amusantesLes ressemblances ne sont pas toujours amusantes

J’avais huit ans lorsque les gendarmes sont venus arrêter mon père. Il n’avait manifesté aucune résistance, aucune protestation, aucun sentiment de surprise, du moins c’est ce que j’avais constaté dans son regard. Peut-être à cause d’un quelque phénomène qui se serait produit dans son organisme après la quantité de sucreries faites de miel et d’amandes dont il s’était gavé en cette soirée de Ramadhan. Docilement, il s’était tenu prêt à suivre les représentants de l’État pendant que moi et mes deux petits frères sommes restés accrochés à son pantalon dans l’espoir de le garder auprès de nous. Papa est accusé de meurtre. Des témoins l’avaient dénoncé et il n’a jamais cherché à réfuter les raisonnements de l’enquête. 

Les témoins ont raconté qu’ils avaient vu papa sortir de la mosquée après les prières Trawih. Il s’est dirigé vers un vendeur à la sauvette de cigarettes pour demander un paquet de clopes. Le commerçant en noir, un pauvre adolescent, lui répond qu’il vendait sa marchandise à la pièce uniquement. Alors mon père se serait senti vexé et aurait haussé le ton avec le jeune qui avait tout naturellement du répondant. A bout de nerfs, papa aurait sorti un cran d’arrêt de sa poche et aurait asséné un coup mortel à « l’effronté ». Lors de son procès, papa avait plaidé coupable. Seulement, il était à la maison avec nous toute cette soirée là entrain de regarder les sitcoms qui font florès à la télévision en cette période de l’année et puis, il ne fume pas.

En revanche, mon oncle Sadek qui est son frère jumeau est grand fumeur, lui. Les premiers mois de prison de papa, Sadek essayait de passer s’enquérir de notre situation, moi et mes deux petits frères. Maman lui répondait que nous ne manquions de rien. Par dignité  ou par mépris. Justement, grâce à la bonté des gens, ma mère, jadis femme au foyer, a pu dénicher un emploi de cuisinière dans mon école. Au début, j’avais la honte et la frustration. Mais au fur et à mesure que les jours passaient, j’entendais des « humm, la soupe aux haricots de ta maman !  Qu’est-ce qu’il y aura à manger aujourd’hui ?» disaient les enfants avec l’eau à la bouche. La fierté a fini par chasser la honte.

Un jour de retour de prison, le visage de ma mère était défait par ses émotions" tourmenteuses". J’avais pris des années de plus et j’ai compris que papa s’était confessé. Maman connaissait la vérité, tout autant que moi, mais l’entendre crue, fluide, innocente du condamné ce n’était que torture du couteau remué dans la plaie.

Papa a bénéficié de la grâce à la fête de l’Indépendance jumelée aux rapports de bonne conduite émis à son sujet. J’étais à l’université lorsqu’il est rentré. Mes jeunes frères n’étaient pas suffisamment enthousiastes de son apparition et moi qui ai connu le bonheur que peut procurer la présence d’un père avais décidé de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour rattraper les années perdues. Ne dit-on pas que la fille est la princesse de son père ? Papa est resté mon roi.

Les visites de Sadek avaient repris. Sans le montrer ouvertement, maman refusa  de faire trêve avec lui. Et moi je le fuyais, car je savais. Le blackout a fini par être rompu quand, dans le petit atelier de menuiserie de papa, j’ai surpris une discussion entre les deux jumeaux au sujet de notre tragédie passée. Et puis j’ai vu à quel point les deux hommes se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. J’ai deviné tout, à raison.

Maman avait reproché à mon père d’avoir endossé le crime, les témoins ne s’étaient pas permis la modestie du doute et papa avait attendu que son frère avoue son acte de son propre chef. L’attente s’était étalée sur des années. Et elle était vaine au bout du compte.

Difficile de tourner le dos au passé et papa l’a aussi bien compris que nous tous, sauf qu’il ne nous restait qu’a tirer le meilleur de cette douloureuse expérience. Sadek a fini par s’éclipser de notre vie et nous avons profité de cette distance pour regarder sereinement vers l’avenir. Par moments, je suis tentée par le déballage de cette histoire dans l’espoir d’exorciser la tristesse enfouie en moi.

Et je recule car je m’étais juré de respecter le choix de mon père. 

 

 

Naïma GUERMAH

 

 

 

 

 

@Trisha E. Pas besoin d'un secret terrible ou pas croyez-moi. Le sacrifice intrafamilial existe bel et bien. C'est l'éducation des parents qui, implicitement, l'installe dans l'âme de leur progéniture.

Publié le 12 Juin 2021

Quel terrible secret unissait ces jumeaux au point que l"un d’eux se sacrifie pour l’autre ? Si non, je ne comprends pas cette abnégation.

Publié le 01 Juin 2021