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Le 21 mar 2022

Qu'est-ce que la Bande dessinée ? La BD est-elle un genre littéraire ?

La bande dessinée n'est-elle pas la digne héritière de l'art rupestre (Lascaux) et du monde évoqué par Platon (allégorie de la caverne). En cela elle peut être considérée comme un “spectacle populaire”. Et si pour certains, la rencontre du texte et de l’image est perçue comme une alliance contre nature, elle est au contraire une opportunité. Elle gagne sa place dans les modes d'expression majeurs, et encourage de nouvelles pratiques et extensions culturelles. C'est le neuvième art.
43 bougies et 186 ans pour le mythique héros de BD : le sapeur Camenber né le 29 Février43 bougies et 186 ans pour le mythique héros de BD : le sapeur Camenber né le 29 Février

En simplifiant, la bande dessinée est une expression narrative graphique. En Europe, la tapisserie de Bayeux peut être considérée comme la première forme de roman graphique.

Prémices et évolution de la bande dessinée

D’abord simple vignette, imprimée en xylographie et colorée au pochoir pour récompenser les enfants sages, l’image d’Épinal (1796) véhicule ensuite des devinettes, des maximes, des paroles de chansons.
Le Suisse Rodolphe Töpffer, à partir de 1830, est sans doute le premier créateur d’« histoires illustrées » qu’il appelait lui-même « histoires en estampes ».

La première véritable BD française voit le jour, sous forme de feuilleton, en 1890 sur la plume de Georges Colomb : La Famille Fenouillard est née. Son activité de feuilletoniste déplaisant à sa hiérarchie (il fut un chercheur et un enseignant remarquable toute sa vie), il prend le pseudonyme de Christophe. L’épopée de la Famille Fenouillard sera suivie du Sapeur Camembert et du Savant Cosinus.

À partir de 1930, la BD va trouver ses propres codes. Les textes au lieu d’être utilisés en « récitatifs » (blocs de texte en bord de vignettes servant à la fois aux commentaires en voix off et aux dialogues) vont s’inscrire dans des phylactères (bulles) changeant d’aspect selon que les mots sont prononcés à voix haute ou formulés intérieurement.

Les vignettes vont devenir plus nombreuses, les cadrages choisis pour donner plus de force à l’action, les onomatopées vont faire leur apparition. En gros, la notion du montage image/bande-son est née.

En fait, la BD va suivre la même évolution que le cinéma, lui-même issu d’une autre technique d’image : la photographie qui accouchera d’un style particulier, le « roman-photo ».

 

La bande dessinée : les enfants d’abord

Hergé et Tintin , la marque d'une génération

La BD est d’abord, réservée aux enfants (souvent au grand désespoir des parents) dans des hebdomadaires comme Tintin, Spirou, Mickey, Pif, Cœur Vaillant et des parutions de bien moindre qualité. Elle va, par la suite, entrer dans la cour des grands en s’adressant aux adolescents puis aux adultes grâce, entre autres, au journal Pilote puis à Charlie, A suivre, Métal Hurlant, l’Echo des Savanes, etc. Jean-Claude Forest, Guy Pellaert, Will Eisner, Moebius (aussi connu sous les noms de Gir et Jean Giraud), Hugo Pratt, Enki Bilal, Milo Manara et bien d’autres vont faire basculer la réputation de la bande dessinée. 

La BD va ainsi fleurir dans le monde entier, aussi bien en Europe (Belgique, France, Italie et Espagne) qu’aux Amériques (États-Unis, Canada, Brésil et Argentine, principalement). Plus loin encore, venu d’Asie (Japon et Corée), le manga, de son côté, a peu à peu conquis l’ensemble de la planète.
Il semble parfois planer sur la bande dessinée un léger discrédit. Peu sérieuse, puérile, rapide à lire, légère, vulgaire, burlesque sont autant d’étiquettes qui lui ont longtemps été attribuées.

Cependant, la bande dessinée est bien un genre littéraire.

Littéraire la bande dessinée ? Certainement, mais pas seulement. Le neuvième art ne se limite pas à la seule littérature, il irrigue et se nourrit de tous les autres arts. La bande dessinée a également acquis ses lettres de noblesse grâce aux nombreuses rétrospectives consacrées à des auteurs emblématiques tels que Pratt, Douillet, Gotlib, Franquin ou Hergé. Certaines planches originales atteignent des sommes incroyables, comparables au prix des plus grandes toiles.

 

Bretecher ose le politiquement incorrect

Le Festival d’Angoulême, un acteur économique et social de poids

Depuis 1974, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême est le principal festival de bande dessinée francophone et a lieu en France, dans la ville d’Angoulême tous les ans en janvier sauf cette année, COVID oblige, où il a été repoussé en mars.
Il associe expositions, débats, rencontres et séances de dédicace, les principaux auteurs francophones étant présents. Certains auteurs étrangers traduits en français y assistent régulièrement (Carlos Trillo jusqu’à sa mort en 2011, Jamie Hewlet, Paco Roca, Art Spiegelman, Robert Crumb, Bernet et Abuli, etc.) De nombreux prix y sont décernés, dont le grand prix de la ville d’Angoulême, qui récompense un auteur pour l’ensemble de son œuvre, et le Fauve d’or, récompensant un album paru l’année précédente. Plus de 200 000 personnes y affluent à chaque édition et son impact économique dans le monde de la publication est considérable.
Cette année, le grand prix a été attribué à l’autrice Québécoise Julie Doucet, pour l’ensemble de son œuvre. Elle est la créatrice de la «ligne crade» par opposition à la «ligne claire» de l’école belge. Ses récits sont marqués par un féminisme revendiqué.
Il est à noter que, par un hasard du calendrier, il y a tout juste 40 ans que le Grand Prix fut remis à une féministe de talent, pionnière du genre : Claire Brétécher.

Il y a une multitude de styles et de genres en BD

Les écrivains, les réalisateurs et les auteurs de bandes dessinées ont chacun leur propre code stylistique, leur « patte ». La graphiation renvoie à l’identité graphique de chaque dessinateur, mais aussi à sa fonction poétique. Cependant, bien que le texte puisse dominer l’image, ou que l’image prenne le pas sur le texte, les personnages doivent être facilement identifiables, posséder leur propre personnalité, leur gamme d’expressions afin qu’on puisse immédiatement les retrouver au fur et à mesure du récit. Le nombre, la forme et la disposition des cases (on dit aussi « vignettes ») donnent le rythme et l’intensité de l’histoire.
L’utilisation de la couleur ou du noir et blanc joue aussi beaucoup sur le climat et la narration du récit.
La couleur est souvent un indicateur d’état des potentialités esthétiques et narratologiques.
Un visage qui bleuit ou qui verdit nous indique le malaise, la nausée, la maladie. Le rouge qui monte aux joues d’un personnage nous suggère la colère, la folie, l’étouffement, la honte.
Ces couleurs mêlées aux mimiques ne nous laissent aucun doute sur les désordres affectifs et émotifs de ces personnages et remplacent ainsi très efficacement des descriptions.

Une ponctuation spécifique et novatrice : le propre de la Bande dessinée

Pour intensifier la force des dialogues, les auteurs de BD ont recours à des procédés normalement inusités ou impossibles dans la création littéraire : des descriptions assurées moins par le texte que par l’image ; absence de subtilité dans l’usage de la langue, surenchère d’onomatopées et de signes de ponctuation à valeur expressive (points d’exclamation, d’interrogation, parfois le mélange des deux, etc.), utilisation du gras, voire du très gras, pour souligner la force vocale des dialogues, changement graphique des caractères, modification des phylactères, emploi de symboles et de pictogrammes.
Le langage de la BD est effectivement différent de celui utilisé dans la littérature classique, mais il est au moins aussi riche et sa capacité en narratologie lui est bien souvent supérieure.
Le texte et l’image se renforcent mutuellement, œuvrent de concert. Dans cette perspective, l’emploi d’une graphie spécifique, le choix d’une police et/ou les diverses distorsions appliquées au texte deviennent autant de lieux de jonction entre le dessin et la linguistique, lieux auxquels la littérature n’accède que par effraction. Une telle approche, à première vue rigide, présente de multiples avantages. Non seulement elle définit avec rigueur le concept de graphiation, et ce faisant le rend mobilisable dans des cas concrets d’analyse, mais en plus elle embrasse un large éventail de créations, des albums muets à ceux volontiers plus bavards, en passant par tous les cas de répartition équilibrée entre texte et image. 
La bande dessinée puise dans les ressources de sa mixité et de son langage pour mieux cultiver l’ambigu et donne congé à la littérature pure et dure.
Imprégné et débarrassé de son modèle écrit traditionnel, le neuvième art peut enfin, gagner ses lettres de noblesse. 

 

Will Eisner : l'association de la littérature et du graphisme

Qu’est-ce qu’un roman graphique ?

Le concept est flou au point qu’à chaque tentative de définition, on trouve des contre-exemples. Mais on peut retenir un élément distinctif : la sortie de la sérialité. L’industrie de la bande dessinée fonctionnait sur le principe de la série avec un même héros qui revient, année après année. Le roman graphique rompt ce système et propose des œuvres autosuffisantes. Comme il faut tout dire en un seul livre, le nombre de pages a enflé. De 48, ou 64, on est passé à 200 ou 300 pages voire beaucoup plus. Ce qui permet des intrigues plus complexes, des temporalités plus longues, des personnages plus fouillés. Des moments contemplatifs, également, grâce à l’utilisation de vignettes pleine page. La forme même de la narration s’est modifiée. Bien que controversé, le terme de roman graphique (graphic novel) forgé par l’auteur Will Eisner, cristallise parfaitement les enjeux du genre : l’association de la littérature et du graphisme. Le roman graphique est bien un genre littéraire à part entière. À la fois roman et pièce de théâtre, les mêmes ingrédients sont nécessaires : un scénario, un découpage, des dialogues. Les descriptions, les décors et les actions sont remplacés par des images souvent plus précises que les mots. Comme pour le cinéma, on parle bien d’« écriture ».

 

En fait, reconnaître que la BD est littéraire, revient à accorder aux bédéastes le statut d’auteur à part entière, ce qui n’est que justice.

JM Boschet

 

 

 

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14 CommentairesAjouter un commentaire

Tribune assez longue dans sa description, même si oui, comparer une bande dessinée a Lascaux n'est qu'une évidence dans sa forme représentative du sujet.
Ceci dit, un petit rappel d'un ensemble de BD qui fait plaisir a revoir.
Pif Gadget,n'en ai qu'un parmi tant d'autres.

Publié le 28 Avril 2022

Merci pour cet article écrit par un passionné.
@Boschet : Question à la marge de la bande dessinée, pouvant être considérée pourquoi pas, hors sujet : est-ce que les livres d'artistes peuvent eux-aussi être considérés comme des bandes dessinées ? A mon sens, ce sont des livres illustrés, qui n'ont rien à voir avec la BD, mais qu'en pensez-vous ?

Publié le 14 Avril 2022

Merci pour toutes ces précisions.

Publié le 04 Avril 2022

Bonjour, merci pour votre tribune, bien que je doive avouer que votre dernière phrase me laisse quelque peu perplexe… Vous écrivez : « En fait, reconnaître que la BD est littéraire, revient à accorder aux bédéastes le statut d’auteur à part entière, ce qui n’est que justice. » Mais n’y aurait-il pas, de votre part, confusion entre les notions d’« auteur » et d’« écrivain » ? La qualité « littéraire » ou non d’une B.D. n’est pas nécessaire pour conférer aux bédéistes le statut d’auteur… Si l’utilisation générale du mot « auteur » pour qualifier un « écrivain » peut porter à confusion, un auteur de BD, qu’il soit scénariste ou graphiste-dessinateur, n’en est pas moins un « artiste-auteur » comme l’est aussi un « écrivain ». (Ce n’est d'ailleurs pas par hasard que de nombreux noms de la BD ont fondé ou adhéré à la Ligue des Auteurs Professionnels…) Par ailleurs l’acte d’écrire, qui fait de l’« écrivant » l’« auteur » de son texte (dans le sens de producteur et de propriétaire intellectuel), ne signifie pas non plus qu’il s’agit d’un « écrivain » dans une autre perception du terme, tout aussi répandue (« grand-t-écrivain »)…

Publié le 02 Avril 2022

Bravo pour cet article qui aère les sujets traditionnels. Un spécialiste visiblement ou un amoureux.

Publié le 28 Mars 2022

Pour être maman et mamie de bédéphiles/bédéistes, la BD je connais, mais la deuxième question, digne d'un sujet du Bac, m'interpelle. Je ne sais pas, moi, mais si je veux " lire " une BD, je ne vais pas la trouver chez mon poissonnier et je me rends dans une " librairie " ou à la " bibliothèque ". J'ai apprécié cette tribune dédiée au 9ᵉ art, notamment le lien vers l'allégorie de la caverne de Platon.

Publié le 28 Mars 2022

@Lamish ter
@Lucas Belmont
Bien sûr qu'idéalement, ne rien classifier est idéal... mettre dans des boites, sur des étagères etc...Mais la question n'est pas là, la question c'est le commerce du livre pour les éditeurs, les libraires, les grandes surfaces culturelles !. Comment guider les acheteurs, comment vendre les livres, comment conseiller, comment convaincre, comment donner envie ?... "
Inclassable" n'a jamais été un argument de vente... Sauf pour ceux qui mettent les livres au pilon

Publié le 26 Mars 2022

@Lucas Belmont
Si (et juste pour jouer) comme le Larousse le mentionne l'artiste est :
- Une personne qui exerce professionnellement un des beaux-arts
- Que La discipline des beaux-arts comprend en général ces cinq catégories : design, architecture, stylisme, sculpture ou peinture.
Seul le bédéaste pourrait prétendre au statut d'artiste via la peinture et éventuellement le design

Publié le 25 Mars 2022

Votre article a bien éclairé ma lanterne sur une question que je ne m'étais jamais posé… J'ai toujours pensé la BD comme une performance littéraire et artistique.

Publié le 23 Mars 2022

Merci pour cet article très complet qui explore tous les aspects de la Bande dessinée. Je suis d'accord pour conférer aux bédéastes le statut d'auteur et d'artiste. Mais les genres littéraires exigent et répertorient des normes académiques qui me semblent centrées quasi exclusivement sur l'écrit, et sa maitrise, même quand les ruptures sont organisées. Pourrait-on qualifier un écrivain d'artiste ? Et un bédéaste d'écrivain ?
Délicat. C'est peut-être là qu'il reste un clivage.

Publié le 22 Mars 2022

@PHDV
Vous avez raison, nous ne disposons pas aujourd'hui des outils techniques pour une reproduction décente. Mais c'est une question que nous devons nous poser.

Publié le 21 Mars 2022

@monBestSeller
Ah, c'est marrant votre réponse mon cher monBesSeller, parce que j'avais l'impression de l'inverse : et pourquoi mBS ne s'intéresserait-il pas à la BD… en faisant une rubrique BD par exemple ! (vous me répondrez que vous venez de déposer cette tribune).
Je ne prêche pas pour moi car je ne suis pas dessinateur et mes BD préférées ne sont lues (ou plus lues) par personne. Pat Apouf détective, que je lisais dans le Pèlerin, jadis ! Le fantôme, qui ne semble pas avoir droit à sa place au cinéma (sauf une très mauvaise tentative)… Mandrake aussi !

Publié le 21 Mars 2022

@PHDV, la culture cher PHDV, la culture... Et faire venir un public large et nouveau pour qu'il découvre le site et lise vos livres. Car pourquoi les amateurs de BD ne s'intéresseraient pas aux autres formes d'écrits ?

Publié le 21 Mars 2022

OUi… mais si on pose la question "La BD est-elle un genre littéraire" et que sur mBS il n'y a aucune BD de déposées (ou très très très rarement / quelques tentatives de dessins commentés) et pas de rubrique pour cela ! Quelle conclusion en tirer ?

Publié le 21 Mars 2022