Interview
Le 21 nov 2025

LES CUIRASSES FILEUSES

Dans les Cuirasses fileuses, Bernard Giberstein revisite avec un brin de nostalgie l’imaginaire des publicités DIM des années 70, où les jambes des femmes semblaient faire tourner le monde. Il porte un regard sur ses rêves modelés par les pubs qui portaient ses fantasmes d'adolescent
 Les filles étaient belles, leurs jambes infinies, leurs galbes mirifiques ; elles étaient belles et rebelles. Les filles étaient belles, leurs jambes infinies, leurs galbes mirifiques ; elles étaient belles et rebelles.

Tatatata tatam, tatatata tatam, tatatata tatam, traliloulilouliloula. Les filles étaient belles, leurs jambes infinies, leurs galbes mirifiques ; elles étaient belles et rebelles. Elles gambadaient, leurs jupes virevoltaient, et là-haut, tout là-haut, leurs bouches rieuses parsemaient l’air de baisers.

J’avais seize ans, j’étais puceau autant qu’on peut l’être, et niais, si vous saviez à quel point… 

Elle n’était pas aussi belle que celles de la pub DIM, mais elle était la fille d’à côté au vrai sens du terme : nous habitions le même immeuble, nous fréquentions le même lycée, dans la même classe, nous rentrions ensemble et je lorgnais ses jambes (un peu moins galbées, beaucoup moins longues qu’à la télé) quand elle pivotait brusquement vers sa porte et que cela faisait danser sa jupe… Tatatata tatam. Holà-là, Lola, pourquoi tu me fais ça ?

Oui, elle s’appelait Lola.

Ma tête était pleine de jambes. Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Anouk Aimé, Sofia Loren… je les aimais quand, d’un geste suave, elles approchaient leurs mains fines de l’attache de leur porte-jarretelles. Elles avaient une science experte pour délivrer la soie de la petite attache métallique dissimulée sous sa languette de satin. 

J’allais en cachette dans la chambre de ma mère, ouvrais le tiroir de sa commode alors que mon cœur s’emballait et que le sang frappait à mes tempes (je crois que si quelqu’un m’avait surpris à ce moment-là, je serais mort foudroyé d’une crise cardiaque). Ce que je cherchais, vous l’aurez compris : ses gaines porte-jarretelles. Non, non, ce n’était pas pour connaître l’ivresse d’une profanation, ce n’était pas non plus pour vivre une libido dévoyée, d’ailleurs les gaines porte-jarretelles de ma mère n’avait rien pour inspirer l’amour, rien à voir avec la lingerie fine de Sofia : ses gaines élastiques, avec leur couleur prétendument chair, m’évoquaient plutôt un attirail orthopédique. Je ne pouvais pas les voir sans repenser aux chaussettes de contention de mon grand-père. Non, si j’allais le cœur battant vers le tiroir de la commode de ma mère, c’était pour… m’entraîner. Je voulais que le jour J, mon geste soit aussi sûr que celui de Catherine ou de Sofia. Je faisais glisser la pâte de silicone dans son attache métallique. D’abord, j’avais utilisé mes deux mains, mais j’en étais maintenant au point qu’il m’était possible de dégrafer d’une seule main, en utilisant trois doigts seulement, les yeux fermés et dans toutes les positions.

Et j’attendais. Le jour et la nuit, j’attendais que Lola dispose, mais comme je ne proposais rien…

*

Cela s’est passé un jour d’automne. Le cours de géo avait été annulé, nous sommes revenus plutôt chez nous, elle m’a offert de boire un thé dans sa chambre. 

« Eh bien ? », m’a-t-elle dit en posant ma main sur son genou droit. C’était une invitation et même une exhortation, une convocation à l’amour sans passer par la carte du tendre. Être ainsi, ma paume tremblante, un peu moite, sur le galet lisse de sa rotule, c’était, c’était… comment vous dire… fouler le sol de la Terre promise. Oh oui, ce n’était pas moins que cela. Je fermai les yeux et bougeai ma main avec délicatesse, comme on approche une bête sauvage pour ne pas l’alerter, pour ne pas risquer de la voir s’enfuir. Mentalement, je me repassais le geste que j’avais appris par cœur au-dessus de la commode de ma mère. Je laissais ma main monter, tout cela était d’une douceur inénarrable. Et ce n’était rien qu’un avant-goût de la chair sublime à venir. J’avançais centimètre par centimètre, j’entendis Lola soupirer dans mon cou. Je remontais toujours vers la source, enhardi par quelques ongles qui se plantaient dans mon bras. Je remontais toujours, et ça n’en finissait pas, vous savez comme lorsqu’on entre dans la pièce d’examen, que le jury est là, qu’on referme la porte dans son dos et qu’on ne veut surtout pas la faire claquer, et le mur semble loin, loin. Mes doigts finirent par buter contre un obstacle et je compris que j’étais arrivé à l’aine. À l’aine ? Je paniquai ! Qu’avais-je manqué ? Quel embranchement ? Quelle bifurcation ? Et tout d’un coup, je compris. Le collant. Et il me revint une parole de Léo Ferré que j’avais entendue sans y prêter grand cas, et, tout soudain, elle m’explosait à la figure :

La femme en collant peut partir à la guerre, comme au Moyen-Âge…

Quelle horreur, quelle défense d’entrer dans le jardin avec des fleurs…

Lola me guida pour que je la fasse jouir, elle souriait. « Ta main me suffit bien », fit-elle, alors qu’étranglé d’angoisse, de stress, de colère, de haine, j’avais réussi à lui demander « On fait comme ça ? » Ce n’était pas ce que j’avais voulu lui dire. Pas du tout. Mais c’est tout ce qui était sorti. 

Lola avait joui derrière sa cuirasse fileuse. Moi, je n’avais rien eu. Ne l’avait-elle pas annoncé ? « Ta main me suffit bien ».

C’est ce soir-là que j’ai fait pour la première mon cauchemar, docteur Lajoie. Vous m’entendez ? « Mon » cauchemar, comme j’y tiens, ma foi… Mon cas est désespéré, non ? J’étais marié à Lola, elle était une créature splendide aux jambes gainées de soie. Elle les montrait ses jambes et même au-delà du bas gris, elle montrait sa chair blanche, dont on sentait, rien qu’à la voir, la douceur de crème chantilly. Tout allait bien, alors, me direz-vous. Mais, non, pas du tout, au contraire ! Ce n’était pas à moi qu’elle montrait ses jambes, mais à tout un parterre d’hommes qui n’avait d’yeux que pour cette promesse bardée de satin. J’étais son mari, oui, mais j’étais très vieux, petit, replet, à moitié chauve, barbichu pathétique. Ma femme, enfin, cette Lola me trompait au vu de tous avec un pianiste argentin qui n’avait rien trouvé de mieux que se faire appeler Lalo. Mais ce n’était pas le pire de voir ma femme se trémousser sans l’ombre d’une jupe au-dessus d’une foule d’hommes en délire, sur les airs à la mode de son Argentin… je faisais partie du spectacle. Ma femme sifflait dans ses doigts, et je devais sortir de la coulisse, et au grand plaisir de tous les mâles en rut, elle me gueulait en Teuton : Zu Fuß, unrat, schnell ! Wie macht der Hahn das ? Et, sous les quolibets, j’étais sommé de pousser des cris de coq, de venir à ses pieds pour recevoir en pleine tête son escarpin, et une fois que j’étais tombé à terre, docteur, elle ouvrait les cuisses et s’appuyait de tout son poids sur ma poitrine en chantant « Ich bin die fesche Lola… » Je pleure dans ce cauchemar, et savez-vous ce qui me chagrine le plus dans l’affaire ? Ce n’est pas d’être cocu, ce n’est pas d’être la risée du cabaret, ce n’est même pas de recevoir à la fin de mon numéro des épluchures de patates. Non, docteur, ce qui me chagrine, c’est que mes sottes larmes m’empêchent de bien voir ce qu’il y a tout là-haut.

Bernard Giberstein

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Ah ! ah ! Le collant DIM serait donc à l'origine de nombreuses frustrations masculines et moults complexes sexuels ?
La chute était prévisible mais la contre chute m'a bien fait marrer.

Publié le 24 Novembre 2025

Lola devient Lola-Lola et rencontre Lalo (Schifrin), pendant que Bernard Giberstein (DIM) se débat entre Léo (Ferré) et Lajoie (...), le tout dans un délire à la Von Sternberg, où le narrateur devient Unrat... Bien le bonjour, docteur Freude ! Mais que ne ferait-on pour Marlène "aussi vache que Dietrich" . Le titre aurait pu être "A l'Ange Bleu".

Publié le 23 Novembre 2025

Il voulait toucher l’aube du monde sur la peau de Lola… il trouva une citadelle de nylon, où son geste savant vint mourir avec grâce. Lola portait l’armure transparente des héroïnes qui rient des chevaliers trop studieux.

Publié le 21 Novembre 2025

Je ne sais pas d'où sort ce Bernard Giberstein, mais sûr qu'il a un gros problème avec les jambes et les bas ! Pour le plus grand plaisir des lecteurs, ça va de soie (sic) !

Publié le 21 Novembre 2025

Ah le revers des fantasmes de l'adolescence : très bon !

Publié le 21 Novembre 2025

Excellent !!!

Publié le 21 Novembre 2025