Interview
Le 13 déc 2025

Ces écrivains qui nous ont transformés

On ressent souvent les livres qui vont devenir importants nous dit Vanessa Michel. C'est comme s'ils nous avaient choisis, pourrait-on ajouter. Vanessa Michel ouvre cette chronique d'humeur, de passion pour partager ces rencontres passionnées avec un livre, un écrivain, un texte. Nous attendons le votre.
Anaïs NinAnaïs Nin

    Je les avais dégotés dans une librairie d’occasion, débordante, mais en fin de carrière. Paumés au milieu de milliers d’ouvrages dont aucun ne m’avait attirée.

    On ressent souvent les livres qui vont devenir importants. On tombe amoureux avant de les connaître. Je promenais mes trésors, déjà submergée par un parfait bonheur. Une pile de tranches roses, violettes, violines ; plusieurs journaux « intimes » cavalant des années 1930 à 1960.

    Je me revois les déposer sur un banc de ce parc désert.

    Je les parcours distraitement (je n’en ai pas besoin), leurs feuilles nicotinées couleur tabac, leur odeur de gauloises sans filtre — qui partira. Je regarde ces visages fleuris, aux sourires timides, déposés au cœur de médaillons surannés. Ces portraits désuets de féminités et de délicatesses recomposées avancent dans le temps. Je savoure mon plaisir d’être à leurs côtés ; nous attendons la fin du jour pour rentrer.

    Et puis je tomberai dedans, comme une évidence.

    Ce coup de foudre — dès les premières lignes — dès les premiers moments.

    Je me fiche des mensonges possibles ! Je peux faire semblant de la croire ! Je vagabonde dans ma propre vision de son Journal. Ce qui m’importe, ce qui m’emporte, ce sont ses sentiments, sa sensibilité et le songe exalté de certaines phrases - sa poésie. Je découvre tout aussi vrais un double et une opposée. 

    Être artiste (Faire ce choix délibéré).
    Être femme (Faire ce choix délibéré).

    Et cette volonté, sa ténacité à infuser partout du rêve, du sens, de la Beauté… La lire m’enveloppe, ses tristesses et ses détresses me comblent.

    Que dire de ses extases ?

    Chaque seconde a le devoir de vivre, de battre, de s’ébattre. Qu’elle corrige les textes de Miller dans un café enfumé, reteigne une robe ou fasse la vaisselle : tout sert, tout vibre, tout exprime.

    Tout s’imprime, les autres, son passé, ses fêlures, son corps, ses joies… Contrairement à ses romans, ses journaux ont la chair imprimée au cœur de ses mots. Ils respirent et ils existent dans la terre, l’ombre et le passé ; ils respirent et ils existent tendus vers : le ciel, la lumière et l’avenir.

    Je découvre plus tard son Journal de Jeunesse, mille cinq cents pages à l’origine de la série Anaïs — qui me fait décrocher le statut de peintre. « Le Livre émerge du chaos » ; « Les étoiles ont disparu » ; « Une journée d'été dans un vieux jardin » ; « Ma vie s'écoule en encre », composée en écho à ce passage :

    « Un seul mot servait à tout : écrire. Écrire, pour moi, veut dire penser, creuser, réfléchir, créer, ébranler. Écrire c'est parvenir à la signification de toutes choses ; c'est atteindre des sommets ; écrire c'est à la fois une activité physique, morale et spirituelle. Oui, ma vie s'écoule en encre. Et j'en suis heureuse. »

 

    Douze ans plus tard, je relis les tomes brunis des années 1970. Comme une urgence. Les premiers, ces refuges. Et je replonge aussitôt dans cette fusion de nos oppositions et de nos gémellités.

    De nouveau accompagnée, absorbée et transportée par sa fibre ; cet ancrage si particulier, c’était hier et c’est aussi demain.

    Une décennie de ma vie d’Homme, de femme et d’artiste s’est écoulée, et je retrouve avec émotion ces lieux et leurs reflets familiers : son avortement (des pages d’une exceptionnelle littérature), ses amours, doutes et découvertes, ce moment où elle achète une presse, pour pouvoir imprimer ses livres, et surtout ceux de ses amis…[1]

   

    Maupassant m’a construite. La beauté de sa langue, la profonde richesse de ses portraits et de sa poésie m’ont subjuguée, élevée et nourrie. Duras (et son « Amant », le premier), ses carrés blancs sur fonds blancs qui se succèdent en hurlant ont totalement bouleversé mon écriture — et mes visions de l’écrit.

    L’un et l’autre m’ont enfantée, de l’élan et du geste ; du désir et de l’action.

    Et pourtant, et pour toujours, ce sont bien la plume confidente et l’âme charnelle et rêveuse d’Anaïs Nin qui ont transformé ma vie, notamment ma vie d’artiste. Et rien qu’à l’évoquer, rien qu’à la redire, je ressens l’appel de son souffle, le désir fou (irrésistible !), de rouvrir les versions non censurées ; ces gros bouquins roses acidulés des années 1990 — que j’ai sans doute à peine oubliés.

Vanessa Michel.

[1] Une sorte d’ancêtre (artisanal) de l’autoédition que j’avais beaucoup enviée à l’époque.

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11 CommentairesAjouter un commentaire

@Vanessa Michel
C'est toujours un petit bonheur de se découvrir des affinités avec un(e) auteur(ice) ! C'est chaud et réconfortant et on se love dans cette rencontre comme dans un plaid douillet. Mais je dois être maso ! Car ce qui me plait c'est lorsque je rencontre un Autre : une langue étrange ou étrangère, une pensée différente, une architecture innovante, qui vient secouer mes petites certitudes.
Je n'ai jamais rien lu d'Anaïs Nin et tu m'as donné envie d'y plonger. Merci !

Publié le 07 Janvier 2026

@Vanessa Michel, Anaïs Nin m'avait séduit aussi, je l'ai mentionnée comme référence de l'évolution de l'écriture érotique dans ma "Genèse de L'éveil de Claire".
Je cite : « Jusque-là, la lecture érotique, autant que l'écriture, avaient plutôt été l'apanage des hommes. (…) Colette a ouvert le siècle (1900) en créant le scandale avec la publication du premier volume de la série des Claudine (...) Anaïs Nin, qui a placé le désir au coeur de son oeuvre et de sa vie, servant d'exemple courageux de résistance à la morale bourgeoise de son époque, lui emboîtera le pas dans les années trente ».
Avec toute mon amitié. MC

Publié le 30 Décembre 2025

Le principe du sixième sens, c'est qu'il n'est pas explicable.

Publié le 15 Décembre 2025

Vous voilà donc médium. Ne vous suffit-il pas d'être artiste ? C'est admirable. Et ne prétendez pas, s'il vous plaît, que les artistes sont des voyants ou je ne sais quoi de cette sauce. Et ne vous réclamez pas, s'il vous plaît, d'un Rimbaud qui ne plaidait pour rien d'autre qu'une création poétique transformant le langage pour faire "sentir, palper, écouter ses inventions" et non pour choisir un bouquin dans une librairie ou une bibliothèque en se croyant investie d'un xième sens réservé aux poètes. Sans blague, j'envie votre innocence. Qui vous interdit de reconnaître toutes les influences cachées, secrètes, mais bien réelles, lesquelles en l'occurrence vous poussent à choisir tel livre plutôt que tel autre en criant au miracle. Revenez-nous sur Terre ; c'est ici, sur le plancher des vaches, et nulle part ailleurs qu'agit et se développe l'art. Vous vous en séparez, inévitablement, en cultivant une pensée magique qui vous exile, inévitablement, de la réalité et de vos semblables. Vous ne servez alors plus à rien, sinon à caresser dans le sens du poil votre idiosyncrasie comme vous flattez celle d'un Cortex que vous encouragez ainsi à se prendre pour ce qu'il n'est pas et ne sera jamais : un auteur. Il n''y a pas de hasard : vous êtes tous les deux des comédiens de vous-mêmes, des cabotins.

Publié le 14 Décembre 2025

@Jézabel Foutredieu
Un peu d’humour, si vous voulez, mais surtout une vision métaphorique. Les livres, évidemment, ne nous identifient pas à la douane avant l’alphabétisation. L’idée, plus poétique que policière, c’est que certaines histoires, certaines images, certaines voix nous précèdent : on les écoute, on les regarde, on les respire avant même de savoir déchiffrer des lettres. Elles nous façonnent, nous parlent, nous devinent parfois mieux que nous ne savons encore nous dire.

D’ailleurs, les neurobiologistes rappellent aujourd’hui que la vie intra-utérine façonne déjà en profondeur le caractère de l’être humain à venir, avant même que le langage n’entre en scène.

Après, libre à chacun de préférer les phrases qui marchent droit au pas… mais la littérature a aussi le droit de boiter un peu pour aller plus loin. Je crains fort, si vous n’y consentez, que vous n’appréciiez guère le texte que je vais proposer d’ici peu dans cette rubrique, à propos d’un écrit un peu secondaire de Pierre Loti, découvert à Istanbul.

Publié le 14 Décembre 2025

Votre texte est une déclaration d’amour à la lecture comme expérience fondatrice, presque charnelle. Il ne s’agit pas seulement de découvrir des livres, mais d’entrer dans une communauté secrète de voix, de corps et de temps. J’aime beaucoup l’idée de livres trouvés par hasard et pourtant nécessaires, ces livres qui nous reconnaissent avant même que nous sachions les lire. Vous racontez votre rencontre avec Anaïs Nin comme on raconte un ébranlement intime, une initiation. Vous respirez dans son Journal une autre vie qui vous permet de mieux comprendre la vôtre. À travers lui, se dessine une éthique de l’existence : tout mérite d’être vécu intensément, tout peut devenir matière à création. Je partage aussi votre réflexion sur la vérité en littérature : peu importe le mensonge factuel, pourvu que la sincérité émotionnelle demeure. La pensée passe par le corps et l’art est indissociable du quotidien.

En contrepoint de Maupassant et Duras, Anaïs Nin apparaît comme une figure tutélaire, elle incarne une écriture-confession, un souffle intime qui façonne une vie entière. Pour ceux qui ne la connaîtrait pas, vous donnez incontestablement envie de la découvrir. Et votre texte est l’écho , et non l’analyse, d’une œuvre qui continue, obstinément, de battre en vous. C’est évidemment beaucoup plus subtil et plus intéressant. Une fois encore, un grand bravo à vous, Vanessa.

Publié le 14 Décembre 2025

@Cortex
Le plus dramatique dans votre cas, c'est que vous ayez pu enseigner en université. Mais quand on voit ce que la plupart sont devenues, on ne s'étonne pas.
PS : Vos arguments d'autorité me font bien rigoler.

@Sylvie de Tauriac
J'imagine volontiers que vous ne désirez pas être mêlée à cette foire d'empoigne, mais permettez-moi de vous saluer pour avoir affirmé comme moi qu'on ne sait jamais d'avance quels livres vont compter dans notre vie. Je trouve très plaisant de voir qu'il y a encore des gens qui savent ce que parler et écrire veulent dire.
Pour l'anecdote, moi, ce sont Arsène Lupin, Sherlock Holmes et les Trois mousquetaires qui m'ont sans doute marquée à vie. Parce que, les ouvrant, les lisant, ils m'ont poussée à la lecture - et j'étais loin d'imaginer en regardant leur couverture, en déchiffrant leur titre et le nom de leur auteur, en abordant leurs premières lignes, qu'ils allaient m'entraîner sur un chemin qui m'amènerait à Soljenitsyne et à combien d'autres. Ma bibliothèque est vide (quand je veux relire quelque chose, je le rachète - à chacun ses manies...), mais tous me chantent dans la tête, tous ont une place privilégiée dans mon coeur.
Pardonnez-moi cet emballement...

@Alain Lamolliate
J'aime beaucoup votre manière d'envisager les choses.

Publié le 14 Décembre 2025

On ne sait jamais d'avance quels livres vont compter dans notre vie. C'est en lisant Alexandre Soljenitsyne que j'ai compris l'âme russe. Quand j'étais enfant j'étais attirée par la culture de ce pays et j'ai su plus tard que mes ancêtres avaient émigré en Russie durant la révolution française. Aujourd'hui je recherche les traces de ma famille dans ce pays et je défends l'union continentale contre l'atlantisme. Soljenitsyne m'a construite idéologiquement. D'autres livres ont compté, bien sûr, mais la littérature russe est tellement riche que je commence à apprendre la langue. @Sylvie de Tauriac

Publié le 14 Décembre 2025

Je sais que vous ignorez délibérément mes remarques, mais peu importe, je tiens tout de même à souligner quelque chose. C'est ceci : votre rubrique aurait eu plus de sens, et de profondeur, si vous aviez commencé par dire le contaire de ce que vous affirmez avec une sorte de complaisance mièvre, à savoir que, non, on ne sait jamais d'avance quels livres vont devenir importants et qu'on n'en tombe jamais amoureux avant de les lire - sauf à être un fétichiste des couvertures. C'est pourquoi, dans un premier commentaire à présent effacé et que vous avez de toute façon superbement ignoré, je m'interrogeais sur votre sincérité. A moins, bien sûr, qu'en tant qu'artiste proclamée vous ne soyez investie d'une sorte de prescience interdite au commun des mortels. Si c'est le cas, je m'incline, bien sûr. Encore que, si je ne me prononce pas en ce qui concerne votre peinture (je ne suis pas assez experte dans ce domaine pour émettre un avis), je considère que dans le domaine de l'écriture vous n'êtes encore qu'une enfant malhabile, un brin présomptueuse, et que vous le demeurerez tant que vous n'aurez pas saisi que le sens, la profondeur et le style ne s'atteignent pas en faisant joujou avec les parenthèses, les adjectifs impropres, que sais-je encore ? une syntaxe vagabonde. Peu importe la manière, la facture ou la technique, l'écriture est avant tout une école de rigueur.
Ne prenez pas mal ce commentaire. Il n'a pas pour but de vous "détruire". Il espère simplement vous ouvrir les yeux sur des fanfioles stylistiques qui ruinent plus qu'elles n'ornent vos textes, fussent-il des plus sincères.

Publié le 14 Décembre 2025

Quand j'étais minot, je me cachais dans la garrigue et je lisais Pagnol. Facile, me direz-vous. Lire Pagnol quand on habite Marseille, que l'on sent le thym et la lavande, que l'on entend les drisses des bateaux et l'odeur de la cheminée du Ferry Boate. Et puis j'ai découvert celui qui me comprenait, Boris Vian. Tel Colin, je vivais au premier degré, telle la honte, je ne supportais pas l'injustice. Et puis j'ai lu plein d'autres auteurs qui m'ont fait voyager. Aujourd'hui je prolonge ces voyages en essayant d'entraîner les lecteurs vers mes horizons. Je ne sais ni peindre, ni jouer de la musique. Longtemps j'ai chanté, mais la maladie me l'empêche aujourd'hui, alors je transmet par mes mots. Merci à nos lecteurs de faire de nous des passeurs d'émotions.

Publié le 13 Décembre 2025

Superbe texte qui donne une folle envie de lire et d'écrire !

Publié le 13 Décembre 2025