L’interview d’une éditrice : pour écrire, il faut lire
Elle s’appelle Héloïse d’Ormesson. Elle a édité plus d’un millier d’ouvrages. Récemment, elle s’est exprimée dans une émission radio, et un passage de cet échange a fait un grand tour sur les Réseaux sociaux.
Elle y évoque l’impact de la lecture sur l’écriture et elle nous confie que trop de manuscrits actuels n’ont pas été nourris suffisamment. L’évidence en est presque gênante : pour écrire, il faut lire. Beaucoup. Longtemps. Largement. Et pas seulement les livres qui nous ressemblent.
Le sujet n’est pas nouveau sur monBestSeller, nous nous sommes souvent exprimés sur le sujet. Cependant, l’époque ne nous suggère-t-elle pas que loin d’être un marronnier ce sujet est au contraire une actualité brûlante ?
Si vous avez la sensation que votre texte plafonne, que votre langue tourne en rond, que vos scènes manquent d’épaisseur, la solution n’est peut-être pas un énième conseil d’écriture. C’est peut-être une vraie reprise de lecture.
À quoi le manque de lecture se voit-il dans un manuscrit ?
Écrire, c’est inventer une langue.
« Écrire, il n’y a rien de plus simple, il vous suffit d’avoir du papier un crayon ou un ordinateur… Mais ÉCRIRE, c’est beaucoup plus compliqué : il faut un rythme dans la phrase. Ce n’est pas seulement mettre des mots les uns après les autres. Il faut que la phrase la plus simple ait quand même un mouvement, un swing. Et ça, si vous n’avez pas travaillé l’écriture, vous n’y arrivez pas. » Héloïse d’Ormesson, éditrice.
Un auteur qui lit peu a souvent une langue pauvre sans le savoir. Non pas forcément une langue fautive, mais une langue commune, plate, répétitive, un peu trop fonctionnelle. S’il excelle parfois dans l’art de raconter « ce qui se passe », il n’entend pas assez comment cela résonne intérieurement ; il ne prend pas assez en considération le pouvoir des mots.
Cette capacité à saisir l’écho intérieur d’une scène, la lecture est certainement le meilleur outil permettant de la développer.
- Oreille ;
- Sens du rythme ;
- Variété syntaxique ;
- Précision des images ;
- Conscience des clichés.
Lire, c’est apprendre à entendre ce qui est écrit.
Écrire, c’est construire un édifice
« Pour écrire un récit de quatre-vingt mille mots, il faut prendre environ un quart de million de décisions : non seulement concernant le développement de l’intrigue, qui vivrait ou mourait, qui serait amoureux ou volage, qui s’enrichirait ou se ridiculiserait, quels seraient les noms, les visages, les habitudes et les occupations des personnages, la division en chapitre, le titre du livre (c’étaient là les décisions les plus simples, les plus générales), etc. » Une histoire d’amour et de ténèbres Amos Oz, Gallimard, page 289.
Beaucoup d’auteurs pensent qu’une histoire suffit : un personnage, un problème, des rebondissements, une fin. Mais les grands livres montrent autre chose : une narration peut avancer par tension, par motif, par ellipses, par voix, par atmosphère, par obsession.
Lire permet de découvrir qu’il n’existe pas une seule manière de raconter.
- Certains romans tiennent par leur intrigue.
- D’autres par leur voix.
- D’autres par leur regard.
- D’autres par leur trouble.
- D’autres encore par ce qu’ils ne disent pas.
Un auteur qui lit peu risque de reproduire les formes les plus évidentes, les plus convenues, parce qu’il ignore la diversité des possibles.
Écrire, c’est faire naître des personnages
Prenons l’exemple tellement inspirant de Joyce Carol Oates
« J.C.O crée d’innombrables personnages, mais, à l’opposé des romanciers qui, suivant l’expression de Queneau, les poussent devant eux comme un troupeau de dindons, chaque élaboration, fût-ce une silhouette dans une courte nouvelle, provoque en elle le même questionnement, la même angoisse et elle avoue se séparer avec regret de tous ceux à qui elle a donné une forme d’existence : “Voletant au bord de ma vision comme des flammes folles, gaies et dorées : les gens de mon prochain roman.”
Le manque de lecture se voit aussi dans la manière de fabriquer des personnages. Quand on lit peu, on a tendance à écrire des personnages-fonctions (versus dindons) :
- le héros blessé ;
- la mère toxique ;
- le méchant manipulateur ;
- la femme forte ;
- l’amoureux idéal ;
- le vieux sage ;
- l’enfant traumatisé.
Lire de grands romans apprend que les êtres humains sont plus contradictoires, plus fuyants, plus ambigus.
Un bon personnage n’est pas seulement défini par ce qui lui est arrivé. Il est défini par sa façon unique de réagir, de se mentir, de désirer, d’éviter, de se défendre.
Lire ne veut pas dire imiter
Beaucoup peuvent craindre que lire trop les influence, les “déforme”, les éloigne de leur propre voix, surtout quand ils sont en plein travail d’écriture. Pourtant, c’est généralement l’inverse.
La vraie voix d’auteur ne naît pas dans l’isolement. Elle naît dans une conversation secrète avec d’autres voix. Un auteur ne trouve pas sa voix en se bouchant les oreilles. Il la trouve en écoutant beaucoup d’autres voix, jusqu’à reconnaître celle qui insiste en lui.
Lire comme un écrivain : pas seulement lire pour l’histoire
Lire comme un écrivain, c’est se poser de nombreuses questions, dont les réponses permettront de prendre le quart de million de décisions évoquées par Amos Oz :
- Pourquoi cette première page fonctionne-t-elle ?
- Pourquoi ce dialogue sonne-t-il vrai ?
- Pourquoi cette scène m’émeut-elle alors qu’il ne se passe presque rien ?
- Comment l’auteur crée-t-il la tension ?
- Où sont les silences ?
- Comment les descriptions sont-elles intégrées ?
- Pourquoi ce personnage reste-t-il en mémoire ?
- Comment la fin a-t-elle été préparée ?
Il ne s’agit pas de disséquer tous les livres comme un chirurgien triste, mais d’apprendre à regarder la mécanique invisible.
Lire davantage ne garantit pas d’écrire un grand livre. Mais ne pas lire appauvrit presque toujours l’écriture. Lire, c’est agrandir la pièce dans laquelle notre imagination travaille. C’est ouvrir des fenêtres, déplacer les meubles, laisser entrer d’autres lumières. Et parfois, au détour d’une phrase écrite par un autre, entendre enfin ce que notre propre texte cherchait à dire.
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@ Sylvie de T, et à l'auteur.e de la chronique
MERCI, je et nous en sommes bien d'accord.
MAIS il y a plus...
Derrière la lecture et les lectures, se tient aussi un GESTE D'ÊTRE, fondamental car fondateur : si un ou des livres ne t'ont pas sauvée, si tu n'as pas sauvé en toi le langage en formation, alors je ne sais que dire.
Ou si, cette pâle formule : si tu n'as pas écrit en feu pour éteindre la douleur ou la folie, si tu n'as pas opposé un livre là contre l'absence, et ainsi sauvé le langage, alors...
tu vis, oui.
Et tu partages. C'est bien.
Votre article est très intéressant et je dois ajouter que la lecture des classiques est primordiale en raison de la qualité de la langue : La Fontaine pour la beauté et la concision de ses textes, Balzac, Zola, Maupassant, tous apportent infiniment. Mais il faudrait bien lire, prendre des notes et étudier l'incipit, car le début d'un chapitre conditionne l'avis du lecteur. @Sylvie de Tauriac