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Le 10 oct 2018

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve : Coup de coeur du Concours de nouvelles monBestSeller 2019

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve de MMB

C’était loin d’être la première fois que je mangeais une pomme. Néanmoins, je la savourai d’autant plus qu’elle représentait la seule nourriture qui m’eût été accordée depuis les trois jours précédant celui-ci. Je m’étais dissimulé mêmepour la déguster. Par pure habitude. Dans cet environnement de pénurie permanente, nous savions tous que la faim pouvait transformer un homme en démon, dépourvu de toute forme de discernement ou d’empathie. J’en connus certains qui n’avaient jamais volé de leur vie, et tenaient ce péché en horreur, et qui,cependant,pouvaient, certaines nuits où la famine se faisaitplus ravageuse qu’à l’ordinaire, se muer en pillards de haut vol. La vie sait s’imposer. Si les tranchées m’avaient appris une seule chose, ce devait bien être celle-ci. Dieu merci, je n’avais encore jamais été confronté à la mort, mais j’avais pu déjà constater dans cet enfer, que la force la plus puissante ici-bas n’était pas, contrairement à la croyance du moment, cette fameuse nouvelle technologie appelée Grosse Bertha, mais tout simplement la force vitale. Cette énergie qui vous pousse vers le souffle de vie, sans même consulter votre esprit ni votre réflexion. Elle vous arrive, c’est tout. Elle ne demande pas la permission, ne prévient pas. Elle vous dicte, vous faites.

Je trouvais cela beau, en un sens, et cette pensée seule me donnait de l’optimisme, alors que tout, autour de moi, appelait à la mélancolie la plus morbide. Nous étions en novembre, et le froid qui nous prenait déjà aux tripes n’annonçait que son aggravation pour les trois ou quatre prochains mois. La faim me dévorait.

Je croquai donc avidement dans mon fruit, recroquevillé dans une niche formée au recoin de ce boyau de terre qui était désormais notre univers tout entier, à mes camarades et à moi. Rien d’autre n’existait, et depuis le temps que nous étions stationnés ici, j’avais perdu toute notion de réalité, quelle qu’elle soit. Celle du temps, de l’espace, des valeurs, même la notion d’humanité commençait à me sembler étrangère. J’avais cette impression que rien de ce que mes souvenirs me suggéraient parfois, n’était jamais arrivé. J’étais né ici, et je mourrais très certainement ici. L’avenir lui-même n’était plus un concept en soi. Je vivais dans une pause temporelle permanente, un éternel présent qui me pesait sur les épaules comme un paquetage de mitrailleur.

 

Alors que je tentais de concilier la rapidité que me dictait la peur de me faire prendre par un camarade affamé, et la tentation de mâcher tant que je le pouvais afin de faire durer l’effet rassasiant de mon maigre repas, j’entendis le son d’une branche que l’on brise sous un pied maladroit. Je sursautai et en avalai ma bouchée de travers. Après avoir toussé jusqu’à recracher le morceau qui était resté coincé dans mon gosier, je laissai tomber la pomme, à grandregret, mais la survie prenant encore une fois le dessus, je me mis en quête de l’origine de ce bruit suspect. L’instinctétait désormais maître de mon corps. Je marchai sans faire de bruit en direction du son qui avait écourté mon dîner. Mais soudain, je sentis ma poitrine se compresser comme dans un violent étau, me projetant au sol sans me laisser le loisir de comprendre ce qu’il m’arrivait. En un instant,je m’étais retrouvé la face dans la boue, retenant instinctivement ma respiration pour ne pas engluer mes poumons de cette vase nauséabonde. Un rapide mouvement simultané de mes bras et de mes jambes pour me recroqueviller m’indiqua qu’aucun membre ne me manquait. Ce n’était pas une mine, ma plus grande hantise à ce jour. Aucune chance, certes, de trouver l’objet de mes cauchemars dans une de nos tranchées, mais l’idée ne me quittait jamais, tant elle me tourmentait. En un éclair,je me relevai et fis face à ce qui m’avait ainsi projeté à terre.

Je me trouvais nez à nez avec un soldat allemand, son uniforme ne laissait aucun doute. Comment avait-il réussi à pénétrer nos lignes ? Il était dépourvu de fusil –peut-être l’avait-il perdu dans la précipitation –et se tenait en position d’attaque, un long couteau à la main. Pas le temps de réfléchir, c’était désormais lui ou moi. Je me jetai sur lui, évitant de peu la lame que je sentis déchirer le devant de ma veste. Mon adversaire n’était pas bien robuste et ce fut ma chance, car il eut beau se débattre comme il le put, je parvins à lui écraser le poignet, si bien qu’il lâcha la lame et la laissa tomber à terre. En un éclair, je la ramassai, et la lui plantai dans la poitrine, juste à l’endroit du cœur. Je m’écroulai sur son corps inanimé. Je ne pus en être certain, mais j’eus pu jurer que je vis une âme s’échapper des yeux de mon ennemi, voilés par la terreur.

Je restai là, sans pouvoir bouger ne serait-ce qu’un cil. Mon premier mort. Je ne pus réprimer un gémissement qui mêlait le dégoût, la surprise de constater jusqu’où mes instincts pouvaient me mener, et un reliquat de rage qui ne semblait pas vouloir quitter mon cœur.

Ma première victime. J’avais ôté la vie. J’avais stoppé le cours d’une existence. J’eus soudain l’impression que j’existai pour la première fois, que ma réalité s’ouvrait à moi, nouvelle, évidente, terrible et véritable. J’étais un autre homme et je venais de naître à moi-même. Tout à coup,la notion du temps me revint et je ressentis toute une destinée défiler en moi. J’avais tué.

Je trouvai enfin la force de me relever. Je n’osai pas même regarder une dernière fois mon méfait, et m’éloignai en titubant, ivre de confusion.

Mon pied heurta une chose dure qui roula jusque dans mon champ de vision. La pomme. Ma pomme. Une pomme. Je la regardai comme si je n’avais jamais vu de fruit auparavant. Fixement. Je me baissai pour la ramasser, elle était à peine sale. J’essuyai les quelques traces de boue qui la souillaient et entrepris de la détailler du regard. Il n’y avait que quelques traces de morsure, toutes rassemblées en un côté, de manière qu’elle pût passer pour entière sur une face, mais entamée jusqu’aux pépins sur l’autre. Je la tournai et la retournai délicatement, comme s’il se fut agi d’un animal blessé. Je me pris à en vouloir à l’individu qui lui avait fait cette béante cicatrice. Était-ce moi ? Je ne savais plus. Ôter la vie à cet Allemand avait bouleversé ma perception des choses.

Je croquai dans le fruit, mécaniquement. Une étrange sensation m’envahit. Ce fut comme si je n’eus jamais de ma vie donné à mes sens l’occasion de percevoir cette saveur. L’acidité se mêlant au doux sirop sucré qui se faufilait entre mes dents, glissant sur ma langue et la laissant presque anesthésiée par un arrière-goût âpre. Les fibres du fruit se décomposant en une explosion gustative sous mon palais. Tout dans ce fruit avait un goût de nouveauté.

N’y avait-il pas un proverbe indien disant que l’on ne baigne jamais deux fois dans le même fleuve ?

Je mangeai une pomme pour la première fois. 

.............A bas les interjections ! Elles sont les têtes de ce qui reste et ne se montre pas. Et, de la tête, elles ne sont que les yeux d' avoir lu et la bouche qui respire en bruit........................................ .......................
.........Re-Bonjour MMB, tu ne te présentes pas, c' est un petit manque pour moi pour d' autres peut-être, peut-être pas, ou bien c' est une qualité de ta personne ou un choix. Tu nous sers le vin par le tonneau que tu es. Tu nous sers le vin de la fête et d' une ivresse goûteuse et délicieuse. Le tonneau peut bien rester au fond de la cave, la cruche nous amène le vin sur la terrasse, il fait le temps du printemps, le soleil va se coucher et il veut nous voir heureux. Buvons le vin !.......................................................................... ........... ............................... .................................... ............................. ......................... ........................ ............
..........Quel chambardement tu nous fais ! Une malheureuse petite pomme, un Big Bang qui se refait ou de sortir du coma par ce médicament aussi anodin et tellement ordinaire, une pomme. Le fruit le plus commun de la planète peut-être, le plus banal, le plus riche d' histoires, de fabulations, de secrets et de symboles. Un fruit plus ancien que l' être humain ( ? ) , plus originel, un fruit qui vient d' avant et qui nous regarde plus qu'on ne le regarde. Une essence qui nous survit et nous aide, nous pousse au besoin d' évoluer mais encore avec elle. - besoin d' elle........................................................................ ................................. ........... -.........Salperlipopette ! Tu n' es pas en bois, tu es loin d' être un glaçon, bonhomme ! Une équivoque, un bruit d' orage ou même un paresseux triste et dormeur. Dans ton récit tu enchaînes sans relâche, actions, sensations, idées déduites, tu ne t' arrêtes pas, tu files droit, tu laboures tous ce qui te passes par la tête, c'est vivant à l' emboîtement, çà colle et çà ne se décolle pas. La vie passe vite pour ton soldat, une phrase, un fait, une action et, aussi rapidement que '' finie '' est l' action, une intention nouvelle ou le déroulement du monde qui change et coince la préscience du contenu pré-deviné. Tu as aussi une simplicité sobre de raconter qui est la facilité de lire et je me retrouve ligoté sous un faux nuage et regarde la scène de ce que tu me racontes. C' est une histoire qui gonfle comme tu le souffles et ce n' est pas du boudin, c' est une histoire cadrée, carnée, pas cafouillée, une histoire de vie engagée à la vie et à la garder. Une vie qui frétille très vite, qui palpite d' en bas de la peur de la mort et d' en haut de vouloir vivre absolument. D' en bas, un homme devenu '' animal '', vivant dans la terre, émergeant de terre, un animal de terre et qui redevient ''homme '' en une fois mais c' est une deuxième fois, sans être bébé, sans adolescence, sans grandir, en sortant de la boue, un animal qui mue à la lumière, un animal de sens divins : un homme..................... .........Tu as une composition compacte, forte de matière narrative et tu gardes bien le bord, le bout, le feu de ce qui est la pointe de la vie accompagnée par le bord du temps qui s' échappe. De la vie et du temps c' est la même image de deux, l' une qui dessine : la vie, l' autre qui colorie : le temps qui te happe. Tu es l'existence du temps la plus condensée, la plus aiguisée, la moins lourde, tu trouves l' instant précieux, tu l'attrapes et le conserves, c' est la vitesse de la lumière qui affine le devant de ta vie, ça te côtoie et tu t'assignes à l' affaire. çà y est ! tu es sur un rayon de lumière, tu sais te tenir, tu as l' équilibre et l' aisance, tu es dans l' éternité. Tu y es parvenu, tu y es venu, tu y es. C' est ici que tu peux te servir de ce que tu veux et, dans ce monde, tu ne t' enfuis pas, tu veux pêcher des besoins de vivre et tu es arrivé avec une pomme dans les mains. Tu vas la déifier et la ramener, les rubans de tes phrases nous montrent qu' assurément que tu viens de là-bas, que tu as réellement fais le voyage du '' présent '' et de présents à venir. Il y est désormais de l' éternel présent et il y a maintenant à manger cette pomme. Et cette pomme a le goût fort, elle a le goût sauvage. Elle est sacrée et appréciable difficilement et ne peux rendre ses qualités que comme elle est et ce n' est pas par douceur lentement, par surprise doucement, c' est un état expectatif qui se meut et se forme, qui s' engendre, à l' observation je vois que cela bouge, un plaisir qui ravit à qui en profite de sensations terrestres à décrire avec des traits de lumières. Une pomme qui te vient du fond de l' univers, qui te fait le baptême de la vie. Tu peux germer de terre, une pomme te le dit............................. .........
..........Ce goût de pomme, ça me fait une descente rapide après l' envol, ça me rougit le sang par le fer de la guerre, ça me raidit de plus les os, ça me fait la photo, je tombe jusqu' à mes pieds, je suis craché, ça me coupe en deux, ça me colle au sol.......................................................................................... ................................................................................................................................................................................. .........Tu sais par les mots traduire les chuchotements de ton âme et les révéler. Ta liberté d' être venu s'arrête peut-être à cette histoire. Une guerre plus loin tu réponds à un illustre, par ta force de vivre et la délivrance de ton coeur tu donnes la réplique à Rimbaud '' Le dormeur du val ''. Il n' y a pas la nécessité de quantifier des tomes d' ouvrages, d' amasser de la notoriété de mode, de la célébrité ou du pouvoir pour apprécier des qualités littéraires, ton récit nous vient de par le milieu de ta moelle, du bon endroit, il est bien né et il s' érige en mirador là où tu le promènes. Il est un repère, une référence, un tutoriel, un pôle qui indique des invisibles chemins que seuls des soupirs d' âmes délivrent ses conduites et ses courants. Merci l' ami, merci de mBS, merci de tous.

Publié le 12 Novembre 2019

Tout le monde tombe sur le cul ici.......mais qu' est-ce que c' est bon de vivre ! Oh oui.

Publié le 17 Octobre 2019

@MMB Votre texte transperce ! Il est superbe !

Publié le 16 Octobre 2019

Qui? Que ? Quoi ? Waaouououou ! Coup de coeur de mBS, le mien aussi. Enorme !

Publié le 13 Octobre 2019

Magnifique texte. Chapeau bas.

Publié le 12 Octobre 2019

Bonjour @MMB, vous en avez d'autres en réserve ? D'autres du même tonneau ?

Publié le 12 Octobre 2019