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Du 23 Jan 2021
au 23 Jan 2021

Giovanni

Les rites religieux en protègent parfois d'autres, plus sombres, faisant des coupables des faux-coupables, enfin presque. La participation d'Alix Cordouan à l'appel à l'écriture monBestSeller
Pour faire partie de la mafia, un rituel très précis et religieux est à observer pour être admisPour faire partie de la mafia, un rituel très précis et religieux est à observer pour être admis

Giovanni, dont l’existence n’avait été qu’un combat permanent, n’avait pas eu le loisir de regarder en arrière et encore moins de se poser des questions sur le bien-fondé de ses actions. 

Pourquoi l’aurait-il fait ? Catholique pratiquant, il n’avait loupé que deux fois dans sa vie la messe dominicale pour des raisons professionnelles. Le curé, qui ne s’en était pas ému plus que ça, lui avait demandé, dans la mesure du possible, de ne pas travailler le dimanche, jour réservé à Dieu. 

À part ses manquements à la messe, il ne se sentait coupable de rien. 

Il avait toujours mis une extrême rigueur à remplir les engagements pris envers les donneurs d’ordre quasi institutionnels que représentait sa clientèle. Une clientèle exigeante et respectée jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. 

Leur fidélité, tout au long de sa carrière, n’était-elle pas le signe évident qu’il était un modèle dans son métier ? Non, décidément, on ne pouvait rien lui reprocher, et c’était avec sérénité qu’il irait à son procès dans quinze jours.

Son avocat l’avait rassuré. S’il restait muet comme une carpe pendant les audiences, tout se passerait bien. 

Giovanni pouvait lui faire confiance, c’était une pointure rémunérée par son patron Nino, une preuve supplémentaire qu’il était exemplaire.

Giovanni n’avait jamais été très brillant à l’école, et sa mère comprit très vite qu’il serait plus utile à la ferme pour remplacer son père qui, victime d’une terrible méprise, avait été littéralement coupé en deux par une rafale de mitraillette.

Heureusement, à peine sorti de l’adolescence, il avait eu la chance de rencontrer Nino, l’homme qui allait faire de lui un spécialiste du nettoyage. 

C’était une profession qui réclamait, à défaut d’intelligence, du doigté et une absence totale d’empathie, un mot dont le sens lui échappait.

Un malheureux concours de circonstances avait abouti à l’arrestation de Giovanni. Alors que son arme était encore fumante dans son holster, il se soulageait contre un réverbère.

En attendant de passer en jugement, à son grand étonnement, on lui avait octroyé une cellule VIP prévue pour des politiciens, et sa mère avait été autorisée à lui apporter son plat de pâtes préféré midi et soir. Que pouvait-il demander de mieux ?

Quand il pénétra dans la salle du Tribunal de Palerme, surpris par l’éclairage violent, il dut mettre sa main en visière pour appréhender la salle bondée et bruyante qui lui faisait face. Bien placée pour le spectacle, il reconnut sa mère qui agita discrètement sa main comme le faisait la reine d’Angleterre du haut de son balcon.  Deux rangs derrière elle, il identifia son employeur Nino, chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, faisant mine de ne pas voir les signes qu’il lui adressait.

Maître Grimaldi, son avocat, se pencha vers lui.

— Tenez-vous tranquille Giovanni, on n’est pas à la kermesse du curé.  Pendant que j’y suis, je vous rappelle que vous ne devez réagir à aucune question d’où qu’elles viennent. Prenez un air abruti et faites semblant de ne pas comprendre.

— Comment on prend un air abruti ?

Maître Grimaldi fit un pas en arrière et, après s’être tapoté le front avec un mouchoir brodé à ses initiales, répondit.

— Ne changez rien à vos habitudes, ce sera parfait.

Abrité dans sa cage aux vitres blindées, Giovanni vit défiler des veuves éplorées pendant une partie de l’après-midi. Aucune, par prudence, ne le reconnut, et il en fut presque offusqué.

La plupart étaient pourtant présentes quand il avait refroidi leur mari d’une balle entre les deux yeux.

Comme il l’avait promis, il ne prononça pas un mot et, en fin de soirée, il fut tiré de sa somnolence par son avocat qui lui annonça qu’il était acquitté.

À la sortie du Tribunal, la voiture de son employeur Nino Ferrari l’attendait, et il s’y engouffra avec sa mère. 

— Mon petit Giovanni, lui dit Nino, je sais ce que tu dois ressentir d’avoir été accusé à tort, aussi je t’accorde une semaine de repos avant ton prochain contrat.

— Merci pour lui, répondit la mère de Giovanni qui venait de s’assoupir sur le siège confortable de la limousine. 

20 CommentairesAjouter un commentaire

@Alix Cordouan
/n
Merci mon Ami, l'@ n'ayant pas fonctionné, je n'avais point vu ton sympathique commentaire.
/n
C'est toujours un immense plaisir de te lire, et de recevoir tes commentaires élogieux. Amitiés, Jean-Claude.

Publié le 28 Janvier 2021

@Kroussar
Merci d'avoir apprécié cette petite histoire qui n’a pour autre but que de faire sourire sur un thème qui demanderait peut-être plus de gravité.
J’en profite pour te dire que j’ai lu « Une belle revanche » et que j’ai trouvé beaucoup de clairvoyance dans la façon dont tu as traité le sujet. Je t’ai fait part de mon point de vue sur la page de ton texte.
Bien amicalement,
Alix

Publié le 27 Janvier 2021

Comme on dit là-bas : "grazie per la raccomandazione". C'est bon, vous faites désormais partie de la famille (mais un peu plus au nord : Camorra. Faut pas s'gourrer d'adresse !)

Publié le 27 Janvier 2021

@Catarina Viti
Je conseille à tous les lecteurs de mBS "Une ballade napolitaine" que vous avez déposée le 24 décembre 2020 qui traite de l’Italie profonde. L’intérêt que vous avez porté à "Giovanni", qui n’a d’autre ambition que de divertir, me flatte d’autant plus.
Je vous remercie de votre participation éclairée.

Publié le 27 Janvier 2021

Grinçant, acide. Le ton qu'il faut pour aborder le thème (de la mafia). Le salpêtre de la vieille casa Sicilia, dont on ne vient à bout qu'en rasant l'immeuble... pour découvrir que le terrain sur lequel il était construit appartient à Cosa Nostra...
Merci pour l'exercice.

Publié le 27 Janvier 2021

@Alix Cordouan,
Bonjour cher ami, que voilà une superbe contribution ! Vraiment, l'art de nous conter de belles histoires, et d'émerveiller le lecteur. Cela m'a fait penser au film "Il traditore" qui raconte la vie de Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra. Il y a comme une ressemblance.
Merci à toi, et à bientôt.

Publié le 27 Janvier 2021

@FANNY DUMOND
Bonjour Fanny,
Giovanni serait fier de l’intérêt que vous lui portez s’il ne reposait pas aujourd’hui six pieds sous terre après un regrettable accident du travail ! Paix à son âme.
Si cette histoire vous a séduite, j'en suis heureux et je vous remercie de m’en avoir fait part.
Bien à vous,
Alix

Publié le 26 Janvier 2021

Bonjour@Alix Cordouan Ouf ! Tout se termine bien dans le meilleur des mondes. Giovanni va pouvoir se reposer en gardant son air naturel, et s'il y pense, remercier sa Sainte patronne. Bravo ! et merci beaucoup pour cette savoureuse lecture qui m'a beaucoup amusée avec ses touches d'ironie très subtiles. Cordialement. Fanny

Publié le 26 Janvier 2021

@Sylvie Petitmarie
Merci beaucoup Sylvie.
Je souhaite que la la lecture du "Fils du père Noël", qui est mon premier roman, ne vous décevra pas.
Alix

Publié le 26 Janvier 2021

@monBestSeller
Merci pour votre proposition, mais je bénéficie d'une protection très efficace et entièrement gratuite accordée par le Parquet de Palerme aux criminels repentis !
Passi una fantastica giornata,
Alix

Publié le 26 Janvier 2021

@Quels que soient les sujets,vos récits sont toujours très agréables à lire et les touches d'humour saupoudrées ici et là apportent le petit plus qui fait votre style !
Sylvie

Publié le 26 Janvier 2021

Puisque le pot aux roses a été découvert, nous avons corrigé le prénom. Nous avons une très bonne agence de gardes du corps, si vous en éprouvez la nécessité.

Publié le 25 Janvier 2021

@Alexis Arnaud
S'il y a eu une maladresse, elle m'incombe pour avoir douté de l'évidence du second degré.
Bien à vous,
Alix

Publié le 25 Janvier 2021

@Alix Cordouan
Vous supposez bien ! C'était juste pour rebondir et faire un petit clin d'oeil par rapport à l'un des commentaires : imaginatif !
Imaginatif, si la mafia n'existe pas ! Sinon, on est en plein dedans ! (nettoyeur, gros bonnet qui offre l'avocat au prévenu etc… jusqu'au type qui sort blanchi grâce aux faux témoins etc. Et même la mamma est plus vraie que nature !)
Donc, sincère : belle œuvre et ironique : de fiction !
C'est ce que j'avais essayé, sans doute maladroitement, de synthétiser.
Alexis

Publié le 25 Janvier 2021

@Alexis Arnaud
Merci pour votre commentaire. Je suppose que votre appréciation sur la mafia relève du second degré.

Publié le 25 Janvier 2021

Voici une belle œuvre de fiction.
Fort heureusement, si la mafia existait, ça se saurait !
Alexis

Publié le 25 Janvier 2021

@lamish
Bonjour lamish,
Vos commentaires participent au partage et incitent à écrire.
Merci pour tout.
Amicalement,
Alix

Publié le 25 Janvier 2021

@suzie fong
Bien que les efforts de mBS pour me faire échapper aux représailles de la mafia ne soient pas à la hauteur, l'intention est là, et je ne peux que les remercier !… Même pas peur…
Merci Miss Suzie Fong d'avoir parcouru ces quelques lignes avec bienveillance.
Alix

Publié le 25 Janvier 2021

Imaginatif, sympa, bien écrit et agréable à lire... Pourquoi ne suis pas étonnée ;-) ? Merci d'avoir planché sur le sujet, merci pour le partage et bonne fin de journée. Amicalement, Michèle

Publié le 25 Janvier 2021

Encore qu'il se retrouve étrangement rebaptisé Alex (sans doute pour se soustraire aux représailles possibles de la Cosa nostra), M. Cordouan nous offre ici une belle réussite d'humour pince-sans-rire. Parmi ses nombreux registres, il faut bien reconnaître que l'ironie lui va parfaitement au teint.

Publié le 25 Janvier 2021