Interview
Du 15 mar 2021
au 15 mar 2021

Les confitures

Il y a les faux coupables quand les faisceaux de présomptions convergent vers un innocent, mais il y a les coupables désignés quand on se convainc qu'il en faut bien un, de coupable. Pierre d'Arlet narre un conte d'enfance, réel ou pas, mais qui façonne son image du monde adulte, une fois pour toute. Une jolie réponse à l'appel à l'écriture monBestseller "Faux coupable"
Quand il y a objet de convoitise, quand il y a pêché de gourmandise, il faut nécessairement un coupableQuand il y a objet de convoitise, quand il y a pêché de gourmandise, il faut nécessairement un coupable

J’ai 13 ans. Je m’appelle Kevin, je déteste mon prénom, il faut être taré pour donner un prénom pareil à son gosse, surtout quand tu ne baragouines pas un mot d’anglais et que tu t’appelles Martin. Mes parents sont complètement tarés. Mon père crie tout le temps, il engueule tout le monde, surtout ma mère. D’ailleurs ma mère, elle n’est pas mieux, quand elle n’est pas d’accord avec mon père, elle change d’avis en une minute chrono pour avoir la paix.

En ce moment, je suis en prison, enfin pas une vraie prison, je suis dans un pensionnat depuis l’histoire du pot de confitures. Personne ne pourrait croire qu’on aille en prison pour un pot de confiture, et pourtant c’est ce qui m’est arrivé. Je t’ai dit que mes parents sont tarés, mais alors tu verrais les grands-parents ! enfin ceux de ma mère, parce que les autres, ils ont peut-être existé, mais je ne les ai jamais vus. Ma mère, à côté de la sienne, c’est un cerveau, alors tu vois le genre.
Le seul avantage qu’elle a, c’est qu’elle a une maison à la campagne, pas loin d’une jolie rivière, et qu’il y a plein de chemins où on peut jouer tranquillement. Matthieu, c’est mon cousin, il vient en même temps que nous quand on vient voir les vieux, et heureusement, parce qu’en plus il y a sa sœur ma cousine Louise qui vient aussi, et comme je suis un peu amoureux de Louise je suis content qu’elle vienne.Donc c’est à cause du pot de confitures que c’est arrivé, et à cause de la maîtresse que je raconte ça. La maîtresse d’abord. Elle trouve que pour mon âge j’écris bien, sans faire trop de fautes.
Hier on a appris à l’école ce que c’était qu’être coupable d’une mauvaise action, et je lui ai dit qu’il y avait aussi des gens qu’on croyait coupables et qui ne l’étaient pas. Alors elle m’a dit de lui raconter ça, et c’est pour ça que maintenant je vous raconte la vraie histoire du pot de confitures.

Ca s’est passé un soir des vacances de printemps l’année dernière. Pour ces vacances-là, tout le monde vient à la campagne, parce que c’est l’habitude et les habitudes dans ma famille c’est sacré. A Pâques, Louise est là aussi alors j’aime bien. Ce soir-là on était tous autour du feu de bois quand on a entendu un grand cri dans la cuisine. Papa et maman se sont précipités et ont trouvé Grand-mère debout devant le placard de la cuisine grand ouvert qui répétait « il manque un pot », « il manque un pot ».
Alors on est venus nous aussi voir ça, nous les enfants, et elle nous a hurlé dessus « petits voleurs, petits voleurs » et à ma mère « fais quelque chose » et à mon père « Faut retrouver le pot ». Moi, je me disais qu’elle avait complètement perdu la boule et que je ne me trompais pas quand je disais qu’ils étaient tarés. Ce qui m’ennuyait, c’est qu’en général les chiens ne font pas des chats, et qu’il y avait de grandes chances que je sois taré aussi. L’enfer dura trois jours. Pendant trois jours nous subîmes un interrogatoire serré, tantôt tous ensemble, tantôt seuls. La maison fut fouillée de fond en comble, dans les moindres recoins. On nous menaça des pires punitions, mais comme nous n’avions rien fait, nous résistâmes vaillamment puisque nous n’étions pas coupables. Les parents se réunissaient en douce, croyant qu’on ne les entendait pas, mais nous comprenions bien certains mots : police, gendarmerie, plainte, justice. Nous cherchâmes aussi en vain le pot de confitures n° 13. Dingue ! Y a que dans ma famille  qu’on peut faire des choses comme ça : numéroter des pots de confitures !  Tous les soupçons s’étaient reportés sur moi parce que j’étais l’aîné et je fus donc désigné comme coupable par la famille et envoyé dans la même pension que Matthieu pour me punir, alors que j’étais un faux coupable…

 Maintenant il faut que j’arrête parce que la maîtresse a dit que ça ne devait pas être trop long, mais je ne sais pas si je dois lui dire que le vrai coupable c’était Matthieu. et que quand on a voulu manger des confitures l’année d’après on a trouvé deux cent louis d’or au fond du pot.

Pierre d'Arlet

10 CommentairesAjouter un commentaire

@Pierre d'Arlet : très sympathique votre vrai faux coupable, on en redemande.

Publié le 20 Mars 2021

@Catarina Viti
/n
Ciao Bella.
Il faut être du sud pour comprendre le coup des phares et du poisson, alors permets-moi de raconter la blague :
/n
De nos jours. Marius et Olive discutent sur le vieux port.
- Vé dit Marius, hier j'ai pêché une truite dans l'arrière-pays. Elle faisait au moins 80 centimètres.
- Oh , moi, répond Olive, l'autre jour en pêchant au lancer, j'ai ramené une moto allemande de 1944, et peuchère, elle avait encore les phares allumés !!
- Bon … rétorque Marius .. éteins tes phares.. et je raccourcis ma truite.

Publié le 20 Mars 2021

@Pierre d'Arlet : l'autre possibilité, ce serait de garder tous les Louis et de changer les pots de confiote. Je vous suggère alors des pots en grès de choucroute (si vous préférez le Nord) ou d'anchois des Tropiques (si vous préférez le Sud). Qu'en dites-vous-t-il ?

Publié le 19 Mars 2021

Il est en plus hyper fort en concordance des temps ce petit Kevin Martin!
Merci!

Publié le 19 Mars 2021

Merci @Catarina Viti d'avoir fait le calcul que j'ai eu la flemme de faire.
J'enlève un zéro, et ça devrait aller ! (C'étaient des grands pots!)
Bien amicalement

Publié le 19 Mars 2021

Hé, hé, hé ! Une histoire à la chute marseillaise. 200 Louis à 5,80644 grammes la pièce... et je te parle pas du volume, gari... Allez, comme on dit sur la Cannebière "Eteins les phares et je raccourcis mon poisson", ou ici : "Enlève les zéros, peuchère, et j'y crois, à ton histoire !"
Merci pour le partage.

Publié le 19 Mars 2021

Les confitures maison !... Ce qui aurait du être pour les enfants un plaisir à partager, concocté avec amour par les grand-parents, est en fait devenu un souvenir douloureux pour ce pauvre Kevin, une punition bien disproportionnée pour un innocent. Les coupables ne sont-ils pas ceux qui se servaient de simples pots de confitures pour cacher un trésor rassemblé allez savoir comment ? Merci pour cette agréable lecture.

Publié le 18 Mars 2021

Réjouissante votre histoire, @Pierre d'Arlet.
En tenant compte de la description - sans concession - de la famille, on s'attend à tout et surtout au pire... mais pas à cette chute pleine de naïve fraîcheur.
Rassurez-moi : les cousins ont-ils partagé aussi le fond du pot ? Et si oui, ont-ils associé Louise à la distribution ou se sont-ils conduits comme d'horribles machos ?
Cordialement et avec humour.
Boris.

Publié le 17 Mars 2021

@Pierre d'Arlet, une bien belle histoire illustrant le thème qui me ramène quelques décennies en arrière... pas pour le vol d'un pot de confiture, ni pour les louis d'or cachés malencontreusement dans ce pot en particulier (d'où le drame, l'effroi de la grand-mère, l'insistance pour découvrir un coupable potentiel et la sanction) mais pour les confitures maison et les retrouvailles à la campagne dans la maison familiale des grands-parents.
Merci pour ce partage et @monBestSeller pour le choix de la photo... donnant envie de confitures maison.

Publié le 17 Mars 2021

Une nouvelle pleine de fraîcheur et d'humour d'un auteur qui a su garder son âme d'enfant ! Cordialement. Fanny

Publié le 15 Mars 2021