Interview
Le 21 mai 2021

Le bifteck et le mascaret

Coupable d'être heureux, coupable d'être né dans le bon pays, dans la bonne ville, coupable d'avoir trouvé l'amour, coupable d'avoir de l'argent dans un monde qui souffre, coupable d'être en bonne santé. Le monde regorge de coupables. La nouvelle de jbtanpi sur l'appel à l'écriture monBestSeller Faux coupable.
Coupable de rire et de s'amuserCoupable de rire et de s'amuser

La notion de culpabilité n’a jamais été très claire pour moi.
Et c’est vrai aussi bien pour l’objecteur de conscience que pour le bifteck.

Quel rapport entre un morceau de viande et un jeune homme qui refuse de faire la guerre ?
Ne disait-on pas après chaque guerre : « c’était une vraie boucherie », voire : « c’était la dernière » ?

 

Je commence par le steak. C’est plus facile. Je ne crois pas à son innocence. Même s’il est épouvantablement nerveux et très très dur : une lame bien affûtée arrivera toujours à le trancher.
Il est donc coupable, au moins par un professionnel bien équipé.

Un acheteur muni d’un couteau médiocre accusera plutôt le boucher de prendre les clients pour des touristes de passage.

Conclusion : un boucher capable de fournir un bifteck parfaitement coupable avec une lame émoussée est un professionnel respectable.

 

Une viande tendre une source de plaisir partagé, du moins en première approximation.

Car cela n’empêchera pas les discussions saignantes entre les partisans d’une viande quasiment crue et ceux qui, comme moi, préfèrent la « semelle good » avec une cuisson à petit feu et un couvercle pour profiter d’un bon jus de cuisson.
Ma tendre épouse préfère opérer à feu très très vif et déclare que « quand c’est noir et que ça fume, c‘est que c’est cuit ».

Moralité provisoire : Si vous vous invitez à manger chez nous, c’est à vos risques et périls.

 

Après avoir surfé joyeusement sur un sens inusité du mot « coupable », je dois revenir au « vrai sujet ». Dur, dur !

J’ai encore envie de « surfer joyeusement ».

Alors, s’il vous plaît, accordez-moi un détour par Saint-Pardon, sur la Dordogne, pour admirer son mascaret bien connu des surfeurs et des touristes.

Un mascaret, c’est une vague spectaculaire qui remonte certaines rivières, parfois sur des kilomètres, sous l’action du conflit entre la rivière (qui descend) et la marée montante (qui bouscule la rivière). Dans quelques (rares) cas, cette vague peut atteindre plusieurs mètres de haut et broyer les imprudents.

 
Cela me fait penser au conflit qui agite le jeune homme contraint de partir à la guerre alors que sa religion lui ordonne : « tu ne tueras point ». S’il est sincère c’est compliqué (mais c’est rare).

En ce qui me concerne, c’est encore pire.

Je suis né en 1939, juste avant la guerre.

Papa a été mobilisé quelques mois plus tard, laissant Maman seule et désemparée avec un bébé sur les bras dans un environnement désorganisé et dangereux. On manquait de tout (et pas seulement de vaccins ou de masques).

 

Papa, revenu vivant, parlait peu de ses aventures. Il a été prisonnier de guerre. Il s’est évadé. Il a participé au sauvetage des victimes du bombardement de Royan.

Et ensuite il a repris son boulot de facteur. Il aurait aimé être ingénieur, et m’a poussé à faire des études scientifiques. J’ai obtenu le diplôme en 1962.

Heureuse intuition ou fabuleux coup de bol, le sursis d’études avait repoussé mon service militaire après la fin de la guerre d’Algérie, et je suis resté à glander en caserne, contrairement à mes camarades de l’école primaire qui se sont arrêtés au bac. Trois d’entre eux y ont laissé la peau, et en particulier un fils unique qui aurait pu reprendre l’exploitation dirigée par son père. Quel gâchis !

 

Les intellectuels et les sursitaires étaient très mal vus des militaires qui nous en ont fait baver « pour nous apprendre à vivre ». À vivre, non. À mourir. Mais au nom de quoi ???
J’ai encore le sentiment d’avoir été puni et d’avoir gaspillé seize mois de ma vie. Coupable, mais de quoi ? D’être né au mauvais moment ? Et ceux que le Grand Mascaret a emportés quand ils avaient vingt ans, étaient-ils encore plus coupables que moi ?

 

Plus tard, la vie a repris son cours et j’ai eu la chance de rencontrer une femme merveilleuse qui m’a donné un garçon âgé aujourd’hui de 31 ans. Ingénieur lui aussi.
Il ne vient pas souvent chez nous, mais il exige toujours qu’on le laisse s’occuper personnellement de la cuisson des steaks.

 

jbtanpi

Rassurez-vous, il y a bien deux vrais coupables ! Il suffit de jouer avec les mots. Ce que vous avez su faire. BRAVO !

Publié le 26 Mai 2021

@jbtanpi, deux histoires de faux-coupable, mais l'une pas compréhensible. Celle du bifteck. Elle l'aurait été (de mon point de vue en tout cas) si par exemple le consommateur avait songé que ce morceau, de préférence délicieux, goûteux, bien tendre... a nécessité la mort du jeune bovin dans la force de l'âge ou de la vache plusieurs fois mère, drame de la mort avec en plus la culpabilité des conditions d'élevage qui ont pu être inhumaines, des conditions de transport probablement sordides, des conditions d'abattage enfin, peut-être horribles. Mais bon, c'est votre choix et je le respecte.
On comprend bien la culpabilité de l'étudiant sursitaire qui grâce à ce sursis a échappé à la guerre d'Algérie, bien qu'il ne soit coupable de rien. Votre préférence à surfer sur ce mascaret, opposée au conflit interne qui interpelle le jeune appelé à la guerre avec le précepte de sa religion : "tu ne tueras point".
Mais, jbtanpi, vous avez au moins eu le mérite de répondre au thème d'écriture.

Publié le 24 Mai 2021

Bonjour Jean-Baptiste. Tous coupables de naître ? Dès notre premier souffle, nous portons sur nos frêles épaules le péché originel, et autrefois les bébés étaient baptisés quelques heures après leur naissance. Alors, comment vivre avec cette culpabilité ? En vivant tout simplement sans se soucier de ces fatras qui nous encombrent l'esprit et, surtout, en faisant abstraction des personnes qui se permettent de nous juger. Chaque être humain est unique au monde et vit avec ses doutes et, heureusement, avec ses petits bonheurs qu'il sait se créer et apprécier. Merci beaucoup Jean-Baptiste pour votre très beau texte introspectif et plein de votre sagesse. Et si un jour je passe par chez vous, peu importe que le steak soit comme ci ou comme ça ! Je vous souhaite une belle journée et que votre plume ne tarisse jamais. Bien cordialement. Trisha/Fanny

Publié le 24 Mai 2021

@jbtanpi
Mon cher jean pierre
Je ne sais plus si je dois vous appeler Jean Pierre ou Jean Baptiste. J'ai commencé avec Jean Pierre, on va finir comme ça. Voyez-vous chacun des auteurs qui sont sur ce site, même ceux qui sont peu connus ont un style, une ambiance de traitement des sujets, une façon de raconter leur vie à travers des biopics plus ou moins invraisemblables.
Je vous ai reconnu presque immédiatement. Il n'y a qu'un Bordelais pour parler du mascaret. Il y a peut-être un mascaret sur la Dordogne, mais moi je ne connais que celui de la Garonne.
Il n'y a qu'un homme de notre génération pour se sentir coupable d'être heureux, d'avoir de l'argent etc… Je ne suis pas Jésus Christ, mais est-ce que le bonheur est accessible tant qu'il y a un homme qui souffre sur la planète ?
C'est la bonne question !
Celle qui m'apparait entre vos lignes avec beaucoup de pudeur…
Tu ne tueras point !
Ça ne se dit plus que dans les commissariats.
Bon, je vais aller me faire cuire un steak… coupable, bien sûr !
FF

Publié le 23 Mai 2021

Je n'ai pas lu encore votre texte,et je vais le faire mais ma première réaction devant cette énorme culpabilité,est le fameux "connais toi toi même",bien difficile,que les grecs ont érigé en doctrine
qui dans leur "foi" appelaient le" gnôti seoton" ;avec ce principe si célèbre,on peut avancer
longue démarche, introspective,ou aidée par un thérapeute
encore une fois je n'ai pas encore lu ce livre,mais votre démarche est très salutaire

Publié le 21 Mai 2021