
Nutella est depuis toujours le nom donné au bonheur partagé, en famille ou en collectivité, à l’heure du goûter ou pendant la pub, en attendant un épisode de Friends ou bien en solitaire au petit déjeuner. C’est bien connu : le bonheur se tartine et cette activité bien-être était recommandé par l’OMS.
Mais en 2018, une grande promotion organisée par Ferrero, pour augmenter ses ventes, frappa la France d’un vent de folie. Les malheureux, attirés par les prix bas, se ruaient en masse dans les rayons dévastés des supermarchés et se battaient furieusement pour quelques pots restants, en hurlant : « donnez-nous aujourd’hui notre Nutella quotidien ! »
La bagarre est souvent nécessaire et elle ne choqua personne. Se battre pour sauver la sécurité sociale ou le code du travail en train d'être démanteler, sauver les baleines ou des terres agricoles d'un bétonnage très rentable pour Vinci, pour un aéroport inutile, ou bien se battre pour la liberté de la presse et de l’information menacé par la loi du « secret des affaires », pour la paix, contre la déforestation et les féminicides …
Non, ce qui choqua le pays au point d’engendrer d’immenses manifestations, c’est qu’à la suite des bagarres dans les rayons, un quota fut voté pour l’achat de Nutella. Deux pots d’un kilo par famille et par semaine et pas davantage. La France fut divisée : d’un côté les Tartineurs, qui étaient prêts à tout pour leur dose de pâte à tartiner préférée : acheter plus de 2 pots autorisés au marché noir, aller même jusqu’au voler les ménagères sur le parking du supermarché ou attaquer les camions d’approvisionnements blindés.
D’un autre, les cultivateurs, quant à eux, étaient adeptes de la fabrication d’un bonheur DIY. Un bonheur à partager, gratuit et renouvelable sans Ferrero, ni supermarchés. Mais ils se gardaient bien d’en divulguer la composition car, affirmait-ils, le bonheur se cultive en secret.
Aussitôt, les médias alimentèrent les dissensions entre les Cultivateurs, taxés de Bobo de l’ouest à tendance complotistes et les Tartineurs, braves consommateurs de l’est. Ce fut le début d’une guerre sans merci qui divisa le pays pendant deux longues années. Les Tartineurs se battaient, pour garder le droit d’acheter leur bonheur, acceptant les quotas avec fatalisme, pendant que les Cultivateurs se battaient pour leurs idées : théoriser la recette du bonheur sur le net. Inquiète de la tournure que prenais la courbe des ventes, la société Ferrero annonça que le bonheur pouvait se tartiner mais que personne n’avait le droit d’en fabriquer, à part elle. Les contrevenants à la loi du commerce seraient assignés devant les tribunaux. Si plus personnes n’achetait du Nutella, ce serait la fin du bonheur sur terre selon le nouveau slogan de Ferrero pour son produit phare en 2019.
Cette nouvelle publicité montrant les images menaçantes d’un monde apocalyptique sans Nutella, fut diffusée sur les grandes chaines toutes les heures. Elle renforça le clan des Tartineurs et dissuada les indécis, désireux de passer dans le clan des Cultivateurs, qui eux, s’enfonçaient chaque jour davantage dans la clandestinité et le soupçon. Par ailleurs, les médias affirmaient qu’il n’était pas possible de fabriquer du bonheur et que toute recette non déposée serait une arnaque ou pire, une sorcellerie.
Les produits les plus divers fleurissaient sur la toile pour vendre la recette du bonheur en podcasts à télécharger : Le bonheur c’est maintenant à 70 euros, Les champs du bonheur un stage de travaux pratiques en plein air à 120 euros. Et le célèbre livre thérapeutique : Les gens heureux ne mangent pas de Nutella au prix promotionnel de 180 euros. Mais aucun ne promettaient l’acquisition d’un bonheur durable et renouvelable sur commande. Seul le grand Nutella pouvait garantir un enrichissement calorique exponentiel, proche du Nirvana.
Il était devenu très compliqué de dire qu’on ne tartinait pas en public, et ceux qui fabriquait leur propre pâte à tartiner était considéré comme des pestiférés ou des non-citoyens. C’est bien connu, on ne plaisante pas avec le bonheur.
Ce fut la crise du Covid en 2020 qui mit fin à la chute des ventes de Nutella et à la crise du bonheur. Les statistiques sur les morts du Covid mirent en évidence que les Tartineurs avaient mieux résisté à la pandémie que les Cultivateurs, grâce au fort taux de conservateur contenu dans la fameuse pâte à tartiner. Mais ces chiffres furent contestés par une enquête menée par des journalistes indépendants qui dénonçaient une manipulation honteuse et des pots de vins versés par Ferrero.
Aujourd’hui, seuls les malheureux achètent encore leur bonheur chez Ferrero. Car c’est bien connu : « Le bonheur c’est comme le Nutella, c’est ceux qui en ont le moins qui tartine le plus ». Les gens heureux, eux, se contentent d’amour et d’eau fraiche.
Floriana Vélasquez

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
@Phillechat5 Merci !
@Catarina Viti
Ah ! l'addiction ! Vaste sujet... J'attendrai le prochain concours de nouvelles pour parler des miennes... si MBS ne les censure pas...
@Michel Laurent Eh oui ! A mon âge ça grince partout !
@Vanessa Michel ! Merci
@Zoe Florent Merci !
@Floriana Vélasquez Excellente et délirante à souhait, cette nouvelle qui m'a évoqué les campagnes anti-tabac et le statut de pestiféré auquel sont relégués des résistants de plus en plus rares. Merci pour ce délicieux partage.
@Catarina Viti, quand je fumais des pétard (une époque bien lointaine pour moi comme pour toi), ce sont des litres de lait que je buvais :-) !
Belle journée à tous.
Amicalement,
Michèle
Chère Floriana,
Voilà une manière efficace de tisser entre eux des évènements réels et imaginés, extrapolés, mais pas tant que ça (hélas !), une manière habile de dénoncer la société actuelle, ses excès, sa surconsommation et son vide cuisant.
J'aime votre phrase de conclusion, elle sauve les débordements et les médiocrités collectives qui précèdent et apporte un peu de votre joie de vivre dans ce monde de pub... et de brutes.
Belle journée @Floriana Vélasquez
Bravo pour cette fable grinçante. On y savoure l’ironie fondante d’un monde qui confond le goût du bonheur avec une marque déposée.
Chère @Floriana Vélasquez.
Je suis toujours assez surprise qu’on ne parle pas d’une des raisons qui font de Nutella un produit tellement vendu.
Fumez un pétard en compagnie de jeunes, et vous verrez fatalement surgir un pot de Nutella.
Plongez votre cuillère dans la pâte à tartiner. Vous êtes foutu. Accro. Addict.
Le Nutella est le prolongement naturel du tarpin. Pourquoi ? Je l’ignore.
Je ne fume plus depuis longtemps... mais je vois les gosses.
Tant qu’il y aura un fumeur de joint, Nutella vendra un pot de crème.
La sorcellerie Nutella !!