Les quatre « ingrédients magiques » de l’incipit selon les manuels et autres ateliers d’écriture
Dans les ateliers d’écriture, on répète qu’un bon incipit repose sur quatre piliers sacrés : l’accroche, le contexte, les personnages et le conflit.
· L’accroche : censée happer le lecteur comme un hameçon dès la première ligne. On la veut percutante, surprenante, « Camusienne » ou « Aragonienne », bref : spectaculaire.
· Le contexte : situer l’action sans tout révéler — un peu de lieu, un peu d’époque, juste assez pour que le lecteur s’engouffre sans hésitations dans le livre.
· Les personnages : les faire entrer aussitôt en scène pour donner du mouvement, de la chair, parfois un morceau de dialogue si possible pour faire plus vivant.
· Le conflit, le fameux « grain de sable » censé enclencher l’intrigue : tension, mystère ou drame en germe et tout ce qui pousse à tourner la page doit être là.
Telle est la recette pour fabriquer le bon incipit.
Et, invariablement, pour couronner le tout, on vous assène Grégoire Samsa. Toujours lui. La phrase magique, brandie à la fin de chaque leçon comme un totem de l’accroche parfaite : « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. »
Silence admiratif.
L’auteur novice se sent tout petit, convaincu qu’il lui faudra, lui aussi, inventer une mutation spectaculaire pour mériter le titre d’écrivain.
Mais Kafka a-t-il cherché un effet ? A-t-il pensé « intrigue » ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, au contraire, qu’il a simplement énoncé l’impossible, calmement.
Le vrai scandale de cette phrase n’est pas tant la métamorphose d’un homme, que le ton : banalité du désastre, acceptation tranquille de l’inconcevable. S’agit-il encore de Samsa ou de l’homme devant l’Histoire ? L’homme qualifié par sa propension à accepter sans broncher l’inacceptable.
Résultat : à force de rabâcher des « règles », on en est venu à considérer l’incipit comme la porte d’un cabinet dentaire sur laquelle on s’attend à voir une plaque précisant « Dentiste » — des fois qu’on se trompe de pièce, des fois qu’on entre chez la voisine. On attend alors d’un incipit qu’il produise un effet : « Attachez votre ceinture, ça va décoller ».
Et si ce n’était pas cela ? Et si l’enjeu n’était pas de chercher l’effet, mais de provoquer un état — ou plutôt : une délicate modification de l’état intérieur du lecteur l’invitant à poursuivre sa lecture ? L’incipit cesserait alors d’être ce vulgaire appât, ce piège à souris destiné à capturer l’attention. Il deviendrait tout autre chose : un déplacement intérieur. Un instant de dérive. Parfois léger comme un souffle, parfois renversant comme une bourrasque, mais toujours ce moment où le lecteur perd pied dans son propre monde, et ne peut plus faire autrement que venir chercher un peu d’oxygène chez l’écrivain.
4 incipits pris au hasard dans notre bibliothèque
Cohen « Le livre de ma mère »
Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.
Giono « Un roi sans divertissement »
Frédéric a la scierie sur la route d’Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière-grand-père, à tous les Frédéric.
Yourcenar « L’œuvre au noir »
Henri-Maximilien Ligre poursuivait par petites étapes sa route vers Paris.
Garcia-Marquès « 100 ans de solitude »
Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace.
Et regardons-les de plus près
Cohen : « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » En une seule phrase qui semble presque anecdotique — à part l’image splendide de l’île déserte — Cohen balaie tout le décor d’un revers de main. On croirait entendre une conversation de café, et pourtant cette banalité volontaire ne sert qu’à effacer le monde pour faire place à une seule figure : sa mère. C’est un procédé radical nécessaire pour installer sur la scène le personnage fade, à la limite éteint de madame Cohen.
Giono « Frédéric a la scierie sur la route d’Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière-grand-père, à tous les Frédéric. » Giono, lui, ferme son livre dès la première phrase. Il disait ne pas savoir où il allait en l’écrivant, mais il portait tout le récit en lui. Il l’externalise en créant cette lignée des Frédéric qui remonte à Adam — un geste d’archéologue. Une manière d’inscrire l’homme dans un temps fermé sur lui-même, et dans la routine et la banalité des existences. Village-monde fermé par l’hiver, fermé dans la neige, fermé dans un arbre, fermé dans l’angoisse de la peur qui rôde, et, au fond, « tête humaine » où tout cela se condense pour finir par exploser dans la galaxie.
Yourcenar « Henri-Maximilien Ligre poursuivait par petites étapes sa route vers Paris. » Rien de spectaculaire. Une route, un homme en mouvement. L’homme est défini, ainsi que le but. Nous pensons connaître le but, en tout cas, nous en avons des images, mais nous ne savons rien de l’homme… ou presque tout. Ne dirait-on pas le Mat du Tarot ? Celui qui cherche la Connaissance. En une seule phrase, le monde s’incline devant sa présence.
Garcia-Marqués « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. » García Márquez, lui, défie le temps. Il embrouille volontairement la chronologie, renverse le futur et le souvenir, place la mort dans l’infini d’un « plus tard » déjà écrit. Un incipit qui fracture le réel en deux avant même que l’histoire n’ait commencé.
Et puis, comme il existe le Cantique des Cantiques, nous avons l’Incipit des Incipits :
« Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura ché la diritta via era smarrita. »
Dante n’ouvre pas seulement un livre, mais une ère symbolique. « Nel mezzo del cammin… » n’est pas une phrase, mais une convocation, une assignation à comparaître. Il introduit le lecteur dans le Règne des Symboles, là où l’Harmonie platonicienne de l’univers, bafouée par les hommes, attend d’être rétablie.
Doit-on être un génie pour réussir un incipit ?
Espérons que non.
Doit-on être un cuisinier, un bricoleur de la syntaxe ? Espérons que non !
Et si l’on se contentait d’être un écrivain ?
On se demanderait alors : quel est le souffle qui anime mon histoire, quelle est la nature de ce souffle, quel écrivain suis-je et comment vais-je accueillir mon lecteur dans mon univers ? Et l’on trouverait alors l’inspiration qui découlerait non de notre volonté de fabriquer un irrésistible piège à souris, mais de l’essence même de notre histoire et de ce que nous sommes, en vérité, en tant qu’auteur. Moins d’efficacité, plus de sincérité. Moins de harponnage, plus d’accueil.
Voici 10 pistes pour générer un incipit
Imaginez votre lecteur sur le parvis du Temple. Écrire un incipit, c’est comme le prendre par la main et l’inviter à entrer. Il n’y a pas de recette pour inviter au voyage. On ne décrète pas le désir de l’autre, en revanche, on peut chercher à éveiller ses sens, son intérêt.
Ce que nous vous proposons, c’est de réfléchir à un accueil possible dans votre livre. Et ce que nous souhaitons, c’est que votre incipit soit le 11e de cette liste.
Ces 10 suggestions répondent à la question : « Par où proposer d’entrer dans mon livre ? »
1. Par une atmosphère
La dominante de votre livre est la sensorialité. Votre livre déborde de couleurs, de sons, d’odeurs, de respirations, de transpiration : votre histoire est une plongée sensorielle. Ouvrez sur l’atmosphère : Et puis, l’été nous tenait sous sa coupe. Ensuite, votre plongée dans les sens.
2. Par une cinématographie
Le ton de votre livre est très « show don’t tell ». Ce n’est pas nécessairement un roman d’action, mais c’est en tout cas, le style que vous privilégiez. Pas de descente dans la psychologie : même s’ils sont riches et complexes, vos personnages sont traités un peu comme dans « Des souris et des Hommes », par leur comportement : À cet instant, une bourrasque s’engouffre dans l’impasse des Chèvrefeuilles, balaie le sol, fait voltiger des brassées de feuilles mortes. Ensuite, l’apparition de vos personnages.
3. Par une résistance
Le fond de votre livre est un conflit intrapersonnel. Votre personnage est déchiré entre ses peurs et ses désirs : Il fait mine de ne pas voir le reflet que lui renvoie le miroir. Ensuite, vous écrivez ce qu’il ne veut pas voir. Ainsi, sans avoir besoin de l’exprimer, votre lecteur sait.
4. Par un lien indéfectible
Votre livre raconte l’histoire tourmentée de personnages liés par un lien puissant (le sang, l’amitié, l’amour, une promesse, un contrat, etc.). Votre incipit donne la clé : quoiqu’il arrive, ce lien ne sera pas rompu. Fan, c’est ma sœur. Moi, c’est Jeannie. Jeanne et Fanny. Nous sommes nées le même jour. Ensuite, vous pouvez introduire un élément psychologique ou autre qui explique la relation.
5. L’hypothèse
Le cœur de votre sujet est un événement qui aurait pu avoir lieu, et autour duquel se déploie le récit. Ou un personnage qui aurait éclairé le sens de l’histoire à condition que (il soit venu, il ne soit pas mort, il ne soit pas parti, etc.) Votre incipit trouvera tout son sens si vous l’exprimez sous forme d’une hypothèse. Disons que tu serais né au cours de l’été 76. Ensuite, vous pouvez commencer à planter votre décor.
6. Le manifeste intérieur
Votre roman est entièrement soutenu par la personnalité de votre récitant dont le point de vue domine le récit jusqu’à la chute finale. Alors votre incipit pourrait être une réflexion intérieure forte, déterminante. Avec le temps, on se fait au silence ; on finit même par l’apprécier… Ensuite, vous pouvez commencer avec une description annonçant le projet.
7. Le plan fixe
Une image dans laquelle presque rien ne bouge, qui augure un récit volontairement dépouillé de tout artifice, donnera le ton à un roman intime, introspectif et sans fioritures développement personnel qui laissent toujours augurer la facilité, la recette pour s’en sortir. Là où ils s’étaient installés un moment plus tôt, l’eau était calme. Ensuite, vous aurez toute latitude pour ajouter un microévénement qui guide le lecteur vers le recueillement et l’attention aux infimes traces de votre récit.
8. La sentence
Votre roman prend les choses à bras le corps. Pas de dentelle, votre style est vif, incisif. Votre point de vue se veut sans concession et vous invitez le lecteur à un voyage cru. Il vous faut un incipit à la hauteur de ces ambitions : On ne croit plus en rien quand on a seize ans, on s’efforce de devenir sauvage. Ensuite, vous pouvez calmer le jeu, le lecteur est au courant de ce qui l’attend. Inutile de forcer la note.
9. Le doute
Qu’on se le dise : votre livre soulève des questions et n’a pas la prétention d’appliquer des réponses. C’est un livre d’exploration, pas un livre de résolution. Un livre pour s’interroger, flâner dans des zones peu fréquentées d’ordinaire. C’est à cause du vent, je crois. Ensuite, vous pouvez déployer votre hypothèse en prenant bien votre temps, car ce livre d’introspection a plus à voir avec la déambulation que le marathon.
10. L’image absorbante
Votre roman est proche de la tragédie grecque. Il n’existe aucune issue favorable pour vos personnages, quelles que soient leurs actions. Le vrai protagoniste de votre récit est l’Ananké. Autant le dire dès l’incipit : ceci est une pièce de théâtre, une sorte de catharsis, de laquelle nul ne ressort vainqueur. À la fin tout le monde et toutes les histoires seront dissous dans le grand Tout. La mer est lisse comme une soie tendue entre les Roches Rouges et la Pointe Nègre. Ensuite, vous pourrez montrer en quoi cela désigne la tragédie de tout être humain.
(Les incipits proposés sont issus d’ouvrages édités et, de fait, protégés par les droits d’auteur. Ils ne peuvent donc être réutilisés au mot à mot sans enfreindre les droits de propriété intellectuelle.)
Voilà, nous espérons, avec cet article, vous avoir présenté l’incipit sous un jour nouveau. Loin des recettes, et plus proche de l’essence même de votre écriture.
Est-ce que cela vous inspire ?
Et vous-même pourriez-vous citer quelques incipits qui ont éclairé votre lecture d’une nouvelle ou d’un roman ?
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Le mien sera : "Le pantalon rouge, c'est la France !"
Merci pour cet article très intéressant.
Bonjour@monBestSeller
Peut-être est-ce parce que je connais mes classiques et celui-ci en particulier pour l'avoir étudié sur toutes ses coutures. Et qu'en dire de plus après que les exégètes ne parviennent pas à s'accorder sur les QQOQCCP de cette œuvre. Je vous remercie d'avoir ôté votre piège à souris et vous souhaite une bonne journée. Cordialement. Fanny
@Fanny Dumond3 Piège dans lequel vous n'êtes pas tombée..
Je viens de lire, ici, un texte à l’incipit impeccable (allitération, quand tu nous tiens !) : « Évidemment, il faisait beau ». Illustration d’un incipit « atmosphère » pour un très court texte où cette très courte phrase (raccord) annonce le ton sans le dévoiler d’un coup : l’amertume effroyable d’être séparée de l’être aimé... pour toujours.
Merci pour ces précisions fort utiles pour écrire un incipit convaincant!
Merci infiniment à vous pour cet article très intéressant.
L’incipit insipide incite à fuir. Insister ouvre parfois sur une suite incisive.
Cher @Michel Laurent
N'inversons pas la conséquence et la cause.
Un incipit ne devient fameux que parce que le livre est célèbre...
Si Camus avait écrit : "Ce matin, je me suis cassé une dent" ou " J'ai mangé une pomme"... son incipit eut autant été célèbre... Peut-être plus...
Et des littérateurs de circonstance auraient crié au génie...
PS : Ça s'appelle l'effet induit, et je me demande si on n'apprend pas ça en 1e année de médecine pour mettre en garde contre les diagnostics erronés....
L’incipit de L’étranger étant, pour moi, au dessus de tout, j’apprécie aussi beaucoup celui de Middlesex de Jeffrey Eugenides, : “Je suis né deux fois : d’abord en tant que petit bébé fille, le 8 janvier 1960, à Detroit, puis encore une fois, en tant qu’adolescent, en avril 1974, dans une salle d’urgence près de Petoskey, Michigan.” et aussi celui de Murphy, de Beckett : “Le soleil brillait, n’ayant pas d’alternative, sur rien de nouveau.”
Aujourd’hui « maman » est morte, SVP. Pour ma part, je fais une grande différence entre « mère » et « maman ». Dès le début de son roman "absurde", Camus/Meursault annonce la nature des sentiments du fils : distanciés, voire indifférents, jusqu’à ce jour où, dans une salle de l'asile, il prend conscience que désormais, il est seul au monde. Toute la force de ce chef-d’œuvre réside dans cet incipit.
Peut-être qu'il faut tout simplement suivre son instinct. Un bon incipit dans l'île au trésor : on me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans l'île au trésor, en ne réservant que la vraie position géographique de l'île, et cela par la raison qu'il s'y trouve encore des richesses enfouies. @Sylvie de Tauriac
Excellent article !
Il faut faire comme pour les haïkus : simple et direct.
Un exemple d'incipit sous cette forme :
Le nourrisson pleure
quand l'air remplit ses poumons
vivre c'est souffrir
Je trouve cet article excellent. Merci ! J'aime bien cette nouvelle tendance que je décèle dans les tribunes qui parlent d'écriture : une tendance à s'affranchir des recettes et des conseils pour retourner à l'essence du geste créateur. L'incipit n'est pas une pièce en soi mais seulement la porte d'entrée d'un édifice et cet édifice est lui-même une projection de l'auteur, de son âme, du regard que sa vie lui a forgé sur le monde. Kafka ne faisait pas du Kafka. Il se sentait vraiment métamorphosé en cafard. Ce n'est pas une métaphore astucieuse mais l'image la plus apte à exprimer son état mental. Pareil pour le procès : ce n'est pas une belle trouvaille mais l'expression la plus limpide d'un sentiment de culpabilité qui ronge l'homme (l'homme Kafka à coup sûr, peut-être d'autres aussi, qui sait ?)
Il n'y a pas un seul modèle d'écrivain mais chaque écrivain est l'écrivain qu'il est devenu, à force d'essayer de dire le plus simplement possible, sans "style", sans fioriture, l'obsession qui le hante, le message qui l'habite et qu'il faut qu'il transmette au monde. Proust ne fait pas de longues phrases : il s'exprime comme il pense, comme il voit. Et, comme c'est singulier, nouveau, on croit que c'est du style.
Au début, par admiration, on cherche peut-être à imiter. Mais on devient écrivain seulement quand on n'imite plus, quand on écrit avec la même fluidité qu'on a quand on parle (sauf Modiano - lol). En fait, il y a une langue parlée et une langue écrite qu'on forge en se débarrassant peu à peu du superflu, du décoratif.
Rien n'est décoratif dans l'écriture : l'incipit, c'est comme quand on goûte un plat, on en perçoit le goût dans son essence, mais c'est parce que le plat a un goût. On ne peut pas faire semblant. Il faut que le plat ait du goût. Alors l'incipit, quel qu'il soit, est bon.
L'incipit est ce qui nous incite à nous précipiter dans le précipice du livre...