Interview
Le 22 Jan 2020

Passé composé et passé simple : frères ennemis ?

Colette Bacro nous parle de la langue, de sa simplification, de ses glissements. Mais aussi des humeurs, des thèmes traités, qui dessinent peu à peu comme une évidence pour les auteurs, « les temps » et « la personne » qu’ils doivent adopter
A quel temps parlerons nous demain ?A quel temps parlerons nous demain ?

Le passé simple disparaît peu à peu de l’oral et perd sa conjugaison au pluriel .

Le passé simple disparait peu à peu, en toute discrétion. Cela ne date pas d’hier. De nombreux auteurs classiques avaient déjà opté pour le passé composé au siècle dernier et il a complètement disparu à l’oral. L’Education Nationale, qui trouve ce temps « discriminant », a retiré des programmes les deux premières personnes du pluriel. Pas de quoi, toutefois, pousser des cris d’orfraie. C’est cohérent, la littérature jeunesse privilégiant aujourd’hui le passé composé et le présent… ce qui veut dire que les auteurs ont, comme les enseignants, jeté l’éponge ! 

Soyons honnêtes, à part moi pour illustrer mon propos, qui oserait écrire aujourd’hui : « Nous nous attablâmes sous la tonnelle. Vous aperçûtes une blatte et vous vous mîtes à hurler. Vous me blâmâtes et vous vous envolâtes ». Le passé composé n’est ni beau ni raffiné, mais il est plus clair et plus efficace : « Nous nous sommes attablés. Vous avez aperçu une blatte et vous vous êtes mis à hurler. Vous m’avez blâmée et vous vous êtes envolé. » En prime, on apprend que c’est une dame qui écrit à un monsieur entomophobe, grâce aux participes passés. Participes dont l’accord reste un casse-tête pour pas mal d’élèves, de professeurs et d’auteurs !

Au XVIIème siècle, il existait la « règle des vingt-quatre heures » : un fait s’étant déroulé au-delà de vingt-quatre heures, devait se narrer au passé simple. 

Passé simple ou passé-composé ? Ces frères ennemis ne sont pas des jumeaux. Ils ont chacun leur spécificité. Le passé simple est le plus approprié pour raconter une histoire. Action brève dans un passé révolu. Il donne une vision globale et définitive, contrairement au passé composé. Il est le seul temps apte à construire une chronologie, en permettant de détacher les événements avec un arrière-plan d’imparfait. Il est intéressant de voir qu’au XVIIème siècle, il existait la « règle des vingt-quatre heures » : un fait s’étant déroulé au-delà de vingt-quatre heures, devait se narrer au passé simple.  

Pour un récit, choisir le temps et la personne, deux choix intimement liés

Quand on commence à écrire un livre, on doit choisir assez vite le temps mais aussi la personne à laquelle on veut l’écrire, car il est difficile de rectifier le tir. Ces choix de base me semblent liés.

Pour mon premier livre, un témoignage, j’ai opté pour le « je ». J’ai vite abandonné le passé simple car, fatalement, j’aurais dû écrire à certains moments « nous allâmes, nous fîmes » etc. Le passé composé a tenu ses promesses d’efficacité et d’ancrage dans un passé récent. En outre, il ne m’a pas empêchée d’utiliser le présent dans les moments que je voulais plus intenses.   

Pour mon roman, le passé simple, élégant et doux à l’oreille, s’est imposé naturellement, parce que j’y raconte une histoire à la troisième personne (pas de risque de devoir utiliser les deux premières personnes du pluriel) et parce qu’il s’accorde bien avec une écriture plutôt poétique. Toutefois, j’ai utilisé le présent et le passé composé dans les lettres qui émaillent l’histoire. 

Je ne parlerai pas du plus-que-parfait, qui permet de faire des retours en arrière dans une histoire racontée au passé, parce que je n’en suis pas fan. Il existe heureusement des subterfuges pour écrire des flash-backs sans se servir de cette mitrailleuse à allitérations, avec le jeu des liaisons : « Tatie avait été invitée par des titis parisiens qui étaient allés en Inde et s’étaient étalés sur une bouse quand ils avaient atteint le Gange. Elle avait tenté d’écouter, mais une tarte tatin lui avait tapé dans l’œil… » 

Roman, article, lettre… quel temps choisir ? 

C’est le texte qui appelle le temps qu’il lui faut. L’auteur est un artisan, les temps sont des outils. Le passé simple en est un sophistiqué. Mieux vaut le connaître pour bien s’en servir. C’est sans doute ce que l’Education nationale trouve « discriminant ». Sans avoir à nous replonger dans nos tables de conjugaisons, il nous suffit de relire les contes de notre enfance pour que nos oreilles retrouvent la musique inégalable du passé simple et, d’elles-mêmes, frémissent à la moindre erreur de conjugaison… 

Colette

 

 

23 CommentairesAjouter un commentaire

Sourires... @Colette Bacro, merci prof. Heureusement que vous avez reconnu n'être pas personnellement doigtée. Mon propos concene les conseils sur tout genre d'écrit sur MBS. Etant Enseignant, je ne suis pas contre la correction, c'est plutôt la manière, votre manière scolaire et trop pédagogique que je dénonce, Mme. Voici votre commentaire pour m'encourager :(malgré l'intérêt que vous avez éveillé en moi avec votre synopsis et la fraîcheur de votre écriture, je n'ai pas pu lire vos courtes histoires jusqu'au bout. Plutôt que le passé simple, d'un maniement difficile, vous auriez dû choisir le passé composé ou le présent. En tout cas, il vous vous faut trouver un relecteur si vous voulez être lu comme vous le méritez). C'est trop maîtresse et élève ! Exemple andragogique : J'ai bien aimé le message de votre nouvelle et le rythme de votre style. Seulement, je vous suggère qu'il y a quelques erreurs d'orthographe et de grammaire à revoir. De même, je vous proposerais d'utiliser le passé composé au lieu du passé simple, pour simplifier...
Oui je suis seul, c'est l'exception qui valide la règle. Beaucoup réagissent comme moi, à vos commentaires mais autrement ! Moi, je préfère de me donner courage avec ceux qui me lisent déjà, que d'espérer vainement les étoiles des clubs d'amis et de culture qui se notent et se jettent des fleurs. Je ne gagne rien et je ne perds rien. Je sais pourquoi je l'ai fait : Si les membres de MBS étaient majoritairement de mon aire culturelle et littéraire francophone plurielle, je serais aussi peut-être plébiscité! Je me fais très bien plaisir sur MBS. En dehors d'une seule personne qui a lu avec mon Android, je ne connais aucun de mes plus de 500 lecteurs, en moins de 2 mois. Qu'un parent ou un ami note, n'ajoute ni n'enlève rien à la qualité d'un texte, si réellement l'on est objectif dans ses appréciations !!!

Publié le 15 Février 2020

@EZALI Péguy. J'avais déjà vu votre commentaire sous l'article sur la Science Fiction où il n'avait rien à faire... puisque de toute évidence c'est après moi que vous en avez ! Je n'ai que deux choses à vous dire : l'andragogie - telle que vous la présentez - me paraît une école de la démagogie et de l'hypocrisie. D'autre part, vous êtes le seul sur environ deux cents auteurs auxquels j'ai fait des commentaires sur mes 2 ans et demi sur mBS (en deux périodes) à avoir mal pris mes conseils ! Je n'ai pas envie de discuter avec un auteur qui prend les lecteurs pour des imbéciles : vous vous auto-commentez avec force enthousiasme et force étoiles et demandez à vos amis et à votre famille de faire de même.

Publié le 15 Février 2020

AIDER LES AUTEURS À S'AMÉLIORER SUR MBS, PAR LA PÉDAGOGIE OU PAR L'ANDRAGOGIE?

Lorsqu'après plus de 30 ans de vie d'écrivain ou "d'écrivailleur", j'ai découvert ce site de MonBestSeller, je me suis dit que j'avais raté une chance énorme d'être un grand Écrivain et d'avoir des "Bests sellers".

Mais, depuis deux ans environ que suis devenu auteur sur ce site, j'ai dit n'avoir rien perdu et même, peut-être que j'allais arrêter d'écrire depuis si c'était le cas.

Selon moi, Aider les auteurs à améliorer leurs textes n'est pas une occasion pédagogique à des "profs" de langue française ou autres experts en langue, de déverser leur colère sur des adultes qui ont leur perception de soi et veulent apprendre de leurs expériences. Mais, exactement comme en classe avec des enfants, on lit : "votre texte est émaillé de fautes", " je ne me retrouve pas du tout dans votre style", "votre style me déroute", "les temps de votre texte sont dépassés...", etc. Ce sont là des exemples.

Je souhaiterais, que le message du texte soit prioritaire et capital pour la notation, car majoritairement les auteurs ici, ne sont pas sortis d'une école de langue mais ils ont sûrement un message à transmettre à l'humanité. Il faut plutôt utiliser une approche andragogique pour aider les auteurs à améliorer leurs textes. Qu'on ne tue donc pas dans l'œuf des talents qui sommeillent en nous. Beaucoup auraient sûrement déposer leur plume à cause de cette pédagogie scolaire et autoritaire.

Péguy.

Publié le 10 Février 2020

@Catarina Viti, c'est tellement très bien dit que je suis entièrement d'accord pour tout votre commentaire !!! RAS.

Publié le 03 Février 2020

@Colette Bacro, même s'il y en a déjà dans la cuisine, à côté de la Casserole ?
Mais, je suis très rassuré étant convaincu que la langue française a échappé depuis aux français. C'est notre langue ! Sourires...

Publié le 02 Février 2020

@EZALI Péguy. Rassurez-vous, chez moi, aucun animal vivant ne finit à la casserole !

Publié le 02 Février 2020

Vraiment, je suis très heureux et même riche, après lecture de tous ces débats autour du temps et de la personne du récit, dans la langue française. "Si la chèvre qui vit dans la basse-cour de l'homme, est immolée et mise en morceaux par celui-ci, quel sera le sort de moi, l'antilope qui viens de la brousse, avec cet homme?". Bon week-end à toutes et à tous. Péguy.

Publié le 02 Février 2020

@Chiara Catalina. Comme c'est sympa d'être venue faire un petit tour ! Moi aussi, je t'embrasse. Colette

Publié le 28 Janvier 2020

Merci Colette pour cet article intéressant ! Tu as raison, le temps s'impose... Comme toujours... Je t'embrasse. Chiara.

Publié le 28 Janvier 2020

@Domi MONTESINOS Ah ! Ah ! Prise à mon propre piège ! Je dirai comment je trouve la traversée. En tout cas, c'est sympa pour la communauté.

Publié le 27 Janvier 2020

@Colette Bacro
Voilà, c'est fait! Vous pouvez lire le livre complet.
Je compte sur vous pour l'aimer et le dire à tout le monde!
Bonne lecture
Cordialement
Domi Montesinos

Publié le 27 Janvier 2020

@Domi MONTESINOS. Sur ce site, on est habitué à lire des romans entiers ou de longs extraits pour ceux qui, comme le vôtre, sont en vente. Vous aurez du mal à émerger, sinon. Et le club des lecteurs ne vous commentera qu'à cette condition. Bon vent !

Publié le 27 Janvier 2020

Merci Colette pour ce sympathique retour.
En somme, vous me conseillez de soumettre l'intégralité du roman aux lecteurs de MonBestseller...?

Publié le 27 Janvier 2020

@Domi MONTESINOS. J'aime votre humour. Malgré cet éloge du présent, je constate que vous êtes très à l'aise avec le passé simple et tous les temps, d'ailleurs, pour raconter vos péripéties océaniques par tous les temps ! Dommage, votre extrait est vraiment trop court pour qu'on puisse se faire une idée de l'ensemble et donc vous laisser un commentaire...

Publié le 27 Janvier 2020

Le passé composé, c'est dépassé, décomposé par la méconnaissance de notre belle langue.Simple ou composé, laissons le passé à son triste sort pour nous intéresser à l'avenir, lui qui n'est pas encore passé. Le plus simple, c'est, peut-être, de parler au présent. C'est pas dépassé ça, au moins.

Publié le 26 Janvier 2020

Pas de quoi être désolée, Colette, car mon propos portait à confusion. L'essentiel est que nous ayons accordé nos violons :-). Bon week-end. Amicalement, Michèle

Publié le 25 Janvier 2020

@Catarina Viti. C'est en effet pour leur pouvoir structurant qu'il faut continuer à enseigner les temps aux enfants, que les conjugaisons soient difficiles ou pas ! Cette histoire de terminaisons pour deux personnes est une coquetterie, rien de grave. Les Shadoks auraient sûrement aimé en discuter en pompant... les GB se marrant dans leur dos.

Publié le 24 Janvier 2020

@Kroussar. Comme je l'ai expliqué, je préfère le passé composé quand je raconte à la première personne, pour éviter les "âmes" et les "îmes". Mais quand je dois utiliser le passé simple, je feinte, j'écris "on partit" au lieu de "nous partîmes", même si le "on" est un blouson noir au milieu des redingotes... Mais rassurez-vous, Kroussar, je ne suis pas gênée par ces terminaisons dans les romans, du moment qu'elles ne sont pas ostentatoires.

Publié le 24 Janvier 2020

L'expression orale et l'expression écrite sont deux univers différents.
Si certains temps peuvent disparaître de l'expression orale sans véritables dommages, en éliminer qu'un seul (ou même seulement une partie d'un seul) revient à fragiliser tout l'édifice de la langue écrite.
Il est préférable qu'un texte sonne bien, mais un texte est avant tout une structure, une architecture dans laquelle la pensée du lecteur doit pouvoir évoluer.
Et le seul outil pour qui nous permette de créer les volumes, les lignes de fuite, la perspective d'un texte, ce sont les temps. TOUS les temps, sans aucune exception, à tous les modes et toutes les personnes.
Un texte raconté au passé et qui ne contiendrait aucun des temps du futur serait, pour moi, aussi plat qu'une carte postale.
Après, bien entendu, c'est difficile, dangereux, problématique.
Mais, comme disaient les Shadoks : "S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème".

Publié le 24 Janvier 2020

@Colette Bacro,
Décidément, que de belles tribunes cette semaine. Je regrette presque de m'être absenté quelques jours,
/n
Eh oui ! Toute la difficulté réside bien dans le choix du temps et de la personne.
/n
Comme vous, je préfère le passé simple, élégant et doux à l’oreille, qui s’impose naturellement. Pour mon témoignage j'ai souvent dû utiliser la première personne du pluriel; sinon comment faire pour impliquer plusieurs personnages dans une action ? Hein ! Avez-vous quelques recettes que nous pourrions partager ?

Publié le 24 Janvier 2020

@lamish. Merci de m'avoir lue, Michèle. Comme vous, j'exhorte les auteurs à lire leur prose à haute voix... mais tout le monde n'a pas l'oreille absolue ! Désolée, j'avais mal lu votre comparaison avec l'anglais dans un premier temps. D'accord avec vous. Je crois que c'est l'excès de finesses de notre langue qui se retourne contre nous aujourd'hui.
@De Vos Philippe. Je crains que la réponse à votre question soit dans le mot "discrimination". On pense bêtement qu’appauvrir une langue et la simplifier va faire lire les enfants, tous les enfants. Hélas, la recette ne marche pas et on tire tout le monde vers le bas.
Bonne soirée à tous les deux, Colette.

Publié le 23 Janvier 2020

À l’heure où l’on pleure la disparition d’espèces animales et même végétales qui sont la mémoire de notre monde, il est tout aussi inquiétant de voir ces simplifications et grammaticales et orthographiques. Certes, tout comme une espèce n’est pas figée dans le temps, une langue ne l’est pas non plus : preuve en est la lecture d’auteurs, par exemple, du Moyen-âge. Mais tout comme le réchauffement climatique semble accélérer des changements de paysages, on accélère un peu trop vite ces adaptations de la langue parlée à la langue écrite. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : faire une différence entre le langage parlé et l’écrit. Comme nous disait notre prof de français en seconde, pour expliquer tout cela : « ça » se dit, mais « cela » s’écrit.
Donc, pourquoi vouloir, à tout prix, faire correspondre cette langue écrite au langage parlé. Et à quel langage parlé fait-on référence ? Celui de l’Alsace ? La Bretagne ? Les campagnes ? Les villes ? Les cités ?
Dommage que des éditeurs se prêtent à ce sacrilège de remplacer le passé simple par le passé composé (notamment dans les livres pour la jeunesse).

Publié le 23 Janvier 2020

Merci infiniment pour cet article, Colette. Le choix du temps de narration est un choix difficile auquel nous sommes tous confrontés. Mauvais ou malmené, il peut casser à lui seul la musicalité d'une phrase. Se lire à voix haute ou utiliser un synthétiseur vocal permet de trancher en mettant en évidence les heurts que l'œil ne décèle pas forcément. Peut-être peut-on imaginer que, si la conjugaison au pluriel du passé-simple avait été plus élégante et agréable à l'oreille, elle n'aurait pas quasiment disparu de notre langage et perduré naturellement tout comme le prétérit, dans d'autres langues... Bonne fin de journée. Amicalement, Michèle

Publié le 23 Janvier 2020