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Du 13 mar 2021
au 13 mar 2021

La lettre

Vivre dans les certitudes pour découvrir qu'elles sont fausses quinze ans plus tard. Condamner sans grief un homme innocent. Découvrir que l'objet d'un crime n'en n'est pas un, c'est l'incroyable histoire de Lucie Brasse, racontée pour nous avec talent par Antonia Delpopolo pour l'appel à l'écriture monBestSeller Faux coupable
Il ya des lettres fatales qui, seules, détiennent la véritéIl ya des lettres fatales qui, seules, détiennent la vérité

Le commissaire Flandrin peste intérieurement de n'avoir pu interdire l'entrée de son bureau à la femme maigre et pâle qui l'emprisonne dans son regard glaçant.
- Lisez, dit-elle en lui envoyant au visage une feuille de papier.
Tétanisé par cette présence embarrassante, il s'exécute docilement et lit : 

 

Mes chers parents,

Il fallait que je vous dise. C'est vrai, je vous en voulais, je vous en voulais même beaucoup. À toi, le père, pour tes colères constantes et ta brutalité ; à toi, maman pour participer à tout ça sans dire grand chose et ne jamais prendre ma défense. Les cris, les disputes, me punir toujours même quand je n'avais rien fait, à un moment j'ai craqué. Je n'en pouvais plus. À quinze ans on ne réfléchit pas longtemps, en tout cas moi, je ne réfléchissais pas beaucoup. Alors je me suis enfui, je me suis débrouillé tout seul et je suis parti loin, très loin, dans un endroit où j'étais certain de ne plus jamais avoir de vos nouvelles.

Et puis voilà, quinze ans ont passé et quinze ans c'est beaucoup, ça en laisse du temps pour penser, ça en laisse du temps pour que la vie remette les choses en place. J'ai eu du bon, j'ai eu du mauvais, je vous en ai voulu à mort. Puis, à force, la colère est tombée, je n'avais plus le cœur pour les reproches, j'ai appris de mes erreurs, de mes emportements et, petit à petit, vous m'avez manqué. Alors, aujourd'hui, si ce n'est pas trop tard, j'aimerais vous revoir. Revoir le père et lui dire qu'aucune blessure n'est éternelle. Te revoir, maman, et te dire que je t'aime. Voilà, c'est tout, mais c'est la seule chose importante que je veux faire dans ma vie. J'espère que vous recevrez cette lettre que j'envoie à votre adresse en espérant que vous n'ayez pas déménagé. 
Je vous embrasse, votre fils. Laurent.

 

Le commissaire est livide, il lâche la lettre, baisse la tête. Le souffle lui manque, il tente d'avaler une boule de salive qui lui brûle le gosier et tout lui revient. Émile Brasse, 21 mai 2005, condamné à trente ans de prison pour le meurtre de son fils Laurent disparu six mois auparavant. Pas de corps, mais de nombreux témoignages, des disputes, violentes souvent qui agitaient le couple ; des preuves rendues irréfutables grâce à la certitude de la culpabilité de Brasse que soutenait envers et contre tout l'officier de police Flandrin. Un procès rapide, une médiatisation assassine, un accusé au physique inquiétant, muré dans un silence plein de rage et de stupeur ; l'affaire était réglée d'avance et le verdict avait satisfait tout le monde.

Puis, lorsque le 21 octobre 2010, après que le dernier recours ait été épuisé et la sentence confirmée, on avait retrouvé Émile Brasse mort pendu dans sa cellule. Il n'avait laissé aucune explication, même pour Lucie, sa femme. Tous avaient déjà oublié l'affaire et seul un vague communiqué de presse avait évoqué le suicide sans plus de précisions. 

 

« Revoir le père et lui dire qu'aucune blessure n'est éternelle » 

Lucie Brasse prononce cette phrase lentement, d'une voix forte où chaque mot dit comme on martèle pèse le poids lourd du désespoir et de la colère. Elle ne lâche pas du regard l'homme qui tente vainement de faire face et lance, avant de sortir :

- Et maintenant, commissaire, essayez de vivre avec ça . 

Antonia Delpopolo

13 CommentairesAjouter un commentaire

@ Boris Phillips @Sylvie Petitmarie
Permettez-moi, chère lectrice et cher lecteur, de vous faire une réponse commune. Vos commentaires, ainsi que les questions que vous vous êtes posées, m'ont beaucoup touchée et je dois vous avouer que je n'ai pas la solution. De quoi est-on prisonnier? De nos convictions? De notre faiblesse? De nos peurs? De notre lâcheté ou de notre orgueil? De notre éducation ou de trop grandes libertés que nous aurons pris en revanche? Les drames sont peut-être faits de cela. Bien cordialement.

Publié le 17 Mars 2021

@pierre d'Arlet
Merci beaucoup pour " l'exploit" mais qui reste modeste quand même ... Bien cordialement

Publié le 17 Mars 2021

@Antonia Delpopolo, je me pose les mêmes questions que @Boris Phillips,quels sont les vrais coupables dans cette histoire? Bravo pour votre texte.

Publié le 16 Mars 2021

@Delpopolo Antonia
Raconter une histoire si prenante en si peu de mots est un véritable exploit ! Bravo.

Publié le 16 Mars 2021

Effectivement, @Delpopolo Antonia votre très court mais très dense récit fait froid dans le dos.
Au final, une question me vient à l'esprit : qui est le plus coupable ? Celui qui a suivi aveuglément sa conviction, celle qui n'a pas su empêcher la violence, le coupable désigné se murant dans le silence, les journalistes tous média confondus... ou celui qui a pris la fuite ?
Cordialement.
Boris.

Publié le 16 Mars 2021

@alixcordouan
C'est vrai que réduire une histoire à 4000 caractères, soit une page, est un exercice délicat mais très intéressant que j'ai beaucoup aimé faire. Et vous me donnez la meilleure des récompense! je vous en remercie. Bien cordialement

Publié le 14 Mars 2021

@Delpopolo Antonia
Nous faire éprouver une palette d’émotions fortes en quelques pages n’est pas une évidence première. Félicitations pour cette performance.

Publié le 14 Mars 2021

@Kroussar
Merci beaucoup de votre commentaire. Dés que j'ai un peu de temps je vais me précipiter sur votre livre La longue quête car je suis très attachée à ce pays, le Cambodge. Très belle journée à vous.

Publié le 14 Mars 2021

@lamish
Merci Michèle pour votre fidélité. Ecrire "serré" j'aime beaucoup cette définition et c'est une forme d'écriture que j'aime bien car elle nécessite un indispensable travail de synthèse , de rigueur et de précision dans le vocabulaire. Je ne dis pas du tout que j'y suis parvenue mais j'y travaille! C'est pour cette raison que votre commentaire me touche particulièrement. Amitiés Antonia.

Publié le 14 Mars 2021

Un texte simple, direct, réaliste qui nous bouleverse. Nos vies ne tiennent qu'à un fil, un fil minuscule et fragile... Merci @Delpopolo Antonia.

Publié le 14 Mars 2021

@Delpopolo Antonia Brrr ! Chair de poule instantanée à vous lire ! Savez-vous qu'écrire "serré" vous sied vraiment bien, chère Antonia ;-) ? Merci pour ce partage percutant et bon week-end. Amicalement, Michèle

Publié le 13 Mars 2021

@michelcanal
Merci à vous, cher lecteur fidèle que je retrouve toujours avec beaucoup de plaisir. Partage partagé, soyez-en assuré. Faux coupable, certitude assassine, vox populi, il faut parfois peu de choses pourque la vie d'un être humaine bascule dans l'horreur. Et peut-on sortir de cet enfer une fois l'innocence reconnue? C'est un thème qui me préoccupe beaucoup et que j'ai d'ailleurs déjà traité dans La vie troublée d'Angelo d'AnnI. A un prochain commentaire...

Publié le 13 Mars 2021

@Antonia Delpopolo, le cas le plus dramatique de la condamnation d'un "faux coupable".
Et pourtant, combien y en a-t-il eu dans les faits, malgré la présomption d'innocence ?
L'exemple est bien choisi pour illustrer le thème : "Faux coupable". Peu importe qu'il s'agisse d'un fait réel ou du fruit de l'imagination d'une auteure qui l'a exprimé avec talent.
Avec toute ma sympathie. merci pour ce partage.

Publié le 13 Mars 2021