Maxime Saada, PDG de Canal + est-il maître à bord ?Procès idéologique ou procès d'intention ?
Depuis plusieurs années, Vincent Bolloré est devenu, pour beaucoup, l'objet d’un affrontement idéologique. Après les polémiques autour de CNews, du Journal du Dimanche ou d’Europe 1, ce sont désormais Canal+ et les Éditions Grasset qui sont accusés d’être les instruments d’une « offensive culturelle conservatrice ».
Dans le cinéma comme dans l’édition, des tribunes dénoncent « l’emprise » de Bolloré sur la création. Des réalisateurs reprochent à Canal+ une influence idéologique supposée sur le cinéma français. Des écrivains quittent Grasset en expliquant ne plus vouloir être publiés dans une maison indirectement contrôlée par Vivendi.
Mais un fait demeure : jusqu’à présent, aucune preuve claire de censure éditoriale systématique n’a été établie.
Canal+ continue de financer des films extrêmement variés, souvent réalisés par des auteurs politiquement opposés à Bolloré. La chaîne demeure même le premier financeur du cinéma français. Quant à Grasset, aucun livre n’a été interdit, retiré ou réécrit pour des raisons idéologiques depuis l'arrivée des nouveaux propriétaires.
Le procès intenté à Bolloré semble donc moins porter sur des actes objectivement constatés que sur une crainte : celle qu’un propriétaire conservateur puisse exercer demain une influence culturelle disproportionnée.
Autrement dit, ce qui dérange n’est peut-être pas tant la censure que le déplacement virtuel vers une idéologie.
Liberté artistique ou liberté économique ?
Une contradiction apparaît alors dans le discours d’une partie du monde culturel.
D’un côté, les artistes revendiquent, à juste titre leur indépendance absolue. Ils refusent qu’un actionnaire, un diffuseur ou un éditeur puisse orienter leur travail. Mais, de l’autre, certains semblent considérer que les entreprises culturelles auraient malgré tout l’obligation morale de financer, publier ou diffuser des artistes qui les détractent publiquement.
La question devient alors fondamentale : un patron est-il obligé de travailler avec des personnes avec lesquelles il ne souhaite pas collaborer ?
Dans n’importe quel autre secteur économique, la réponse paraît évidente. Une entreprise choisit ses partenaires, ses fournisseurs, ses salariés ou ses prestataires selon sa stratégie, ses intérêts ou sa ligne éditoriale. Pourquoi le secteur culturel échapperait-il à cette règle élémentaire de liberté contractuelle ?
Lorsque Maxime Saada affirme ne plus vouloir travailler avec des signataires l’accusant de « crypto-fascisme », il exprime aussi une logique simple, impulsive : aucune entreprise privée n’est tenue de financer ceux qui la combattent publiquement.
De même, les écrivains qui quittent Grasset exercent eux-mêmes une liberté économique. Ils sont libres de partir ailleurs. Rien ne les oblige à publier chez un éditeur qu’ils désapprouvent.
Mais cette liberté ne vaudrait-elle pas aussi dans l’autre sens : un éditeur reste libre de définir sa ligne, ses priorités et ses collaborations.
La véritable question n’est donc pas celle de la liberté artistique, déjà garantie par la pluralité des maisons d’édition et des producteurs.
La vraie question est celle de l’acceptation, ou non, de la liberté économique lorsqu’elle produit des orientations idéologiques différentes de celles qui sont dominantes.
Culture : quel rôle pour le secteur privé ?
Cette affaire révèle surtout une ambiguïté française : on considère encore la culture non comme une activité économique pouvant s'épanouir librement, mais comme une mission publique.
Or Canal+ n’est pas le ministère de la Culture. Grasset n’est pas une administration. Ce sont des entreprises privées, soumises à des impératifs de rentabilité, de stratégie et d’identité éditoriale.
Le paradoxe est frappant : une partie du monde culturel accepte parfaitement la diversité idéologique tant qu’elle demeure dans un cadre progressiste, mais s’inquiète immédiatement lorsqu’un acteur privé conservateur acquiert de l’influence.
Comme si la neutralité n’était exigée que des uns.
Pourtant, le pluralisme culturel ne signifie pas que chaque entreprise doive représenter équitablement toutes les sensibilités politiques. Le pluralisme naît précisément de la coexistence d’acteurs différents, avec des lignes différentes et des visions différentes.
Exiger d’une entreprise culturelle privée une neutralité absolue reviendrait finalement à transformer toute culture en service public permanent.
La vraie liberté, n'est-ce pas de financer selon ses convictions, dans le respect du droit ?
La véritable liberté culturelle n’est pas l’obligation faite à un acteur privé de financer tout le monde indistinctement. La vraie liberté, c’est la possibilité pour chacun de créer, produire, éditer, diffuser ou financer selon ses convictions, dans le respect du droit.
Un écrivain est libre de quitter Grasset. Un réalisateur est libre de ne pas travailler avec Canal+. Mais Bolloré ne serait pas libre d’investir dans les médias qu’il souhaite, tant qu’il respecte les lois en vigueur ?
Si l’on considère qu’aucun propriétaire privé ne doit pouvoir imprimer une orientation culturelle à ses entreprises, alors il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : il faudrait nationaliser la culture et confier sa direction à l’État.
Autrement dit, remplacer le marché par le service public.
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