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Le 03 aoû 2019

Chiara Catalina - NOA - 1er PRIX Concours "La Première fois"

Chiara Catalina « NOA »- https://www.monbestseller.com/membre/chiara-catalina

NOA

Assise en tailleur sur la table de la cuisine, elle fait tourbillonner son café au lait dans son bol. Dans quelques secondes, elle extraira l’idée du siècle de cet abominable breuvage. Elle, c’est Sacha. Mon autre. La meilleure moitié de moi-même. Ma seule faveur accordée par la vie. Sans elle, j’aurais déjà rejoint le paradis. Mais là-haut, quand j’y pense, y a-t-il plus de soleil ? Dehors, le ciel et Paris sont délavés. Les nuages, impuissamment lourds, comme mes yeux, pleurent.

– Tu sais ce qu’il nous faudrait, Noa ? dit-elle soudain comme si elle allait annoncer la chose la plus importante qui soit.

– Toi, je ne sais pas, mais moi, il me faudrait renaître.

– Je pensais plutôt à quelques jours de soins dans un institut de beauté. Il va bien falloir se faire belles pour le mariage de Mily et Pedro. C’est dans deux semaines.

– Un institut de beauté ? Tu n’es pas sérieuse !

– Je ne vois pas où est le problème.

– Ah non ? Tu ne vois pas ?

– Allez, viens, on va faire les boutiques. Je suis certaine qu’on te trouvera une jolie robe pour la cérémonie. Tu ne comptes tout de même pas y aller en survêtement !

– Une robe ? Tu es folle ! De toute façon, même si j’étais d’accord pour une robe, ce qui n’est pas le cas, il faudrait d’abord que je perde un peu de poids. Et puis, je n’ai pas l’intention d’y aller. Tout ce bonheur qui dégouline, ça me fout les boules !

– Tu me fatigues avec tes rondeurs imaginaires. Me dire ça à moi ? Et puis,tu as des cheveux bruns magnifiques, des yeux noirs à tomber. Tu as tout ce que je n’ai pas,alors cesse de te plaindre. C’est indécent !

– Et mes seins ?

– Quoi, tes seins ? Toi, tu n’en as pas assez et moi j’en ai trop. Qu’est-ce qu’on y peut ? Tu as une solution, contrairement à moi.

– Laquelle ?

– Les soutifs rembourrés !

Elle se met à rire. Boum ! Direct dans le ciel ! Elle en découd clairement avec l’oiseau-lyre qui fait moins le malin. Les autres, là-haut, les anges, hilares, se posent probablement sur son épaule pour prolonger la gourmandise. Elle répand de la joie partout. C’est si fort que c’en est douloureux. Et moi, pendant qu’elle charme les créatures ailées, je pleure d’un rire tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

Je voudrais une autre vie. Car dedans, quelque part dans mon antre, se trouve la personne que je ne peux pas être. Oui, je voudrais une autre vie. Sacha dit que je peux. Que j’ai le droit. Que personne ne doit juger. Mais les gens jugent, ma Sacha !

– Noa, Noa, ce que les autres pensent de toi ne fait pas de toi ce qu’ils pensent.

– Si c’était si simple.

– Question de choix. Regarde, moi, par exemple, j’ai faciledix kilos de trop. Tu crois que j’en fais une maladie ? Je métabolise mal depuis toujours, c’est comme ça. Soit tu vis pleinement, soit tu passes à côté de ton temps. Et le temps court ! Trop court ! Allez, viens, fais-moi plaisir.

 

Nous y sommes. Là où je ne vais jamais pour ne pas me retrouver face à ce que je ne peux porter. Sacha saisit un soutien-gorge rembourré, quelques robes sur les portants et se dirige vers la cabine d’essayage. Je la suis. J’ai peur. J’ai toujours rêvé de ces tenues incroyables qui mettent les corps parfaits en valeur. Mon corps à moi est une immense souffrance. Il est source intarissable de nuits blanches et désolées.

– Essaie celle-ci, dit-elle alors en refermant le rideau.

– Je ne sais pas.

– Tu ne l’aimes pas ?

– Je l’adore, mais…

– Noa, s’il te plaît.

Je mets le soutien-gorge et retiens ma respiration. C’est la première fois que je glisse ce corps qui n’est pas le mien dans une robe. Sacha remonte la fermeture dans mon dos. Je serre les paupières. Je n’ose regarder mon reflet dans le miroir. Je voudrais devenir une peinture de Toffoli pour effacer mon visage et ne pas trouver dans mes propres yeux la plus grande des désillusions. Non, Noa, tu ne seras jamais cette fille magnifique que tu rêves d’être depuis toujours.

– Je ne peux pas, Sacha, je ne peux pas.

– Regarde à quel point tu es belle ! Ouvre les yeux, je t’en prie.

Je remets mes vêtements et m’enfuis. Je cours, cours à perdre haleine, dans les rues de Paris jusqu’à chez moi et ferme la porte à double tour. Des sanglots éclatent dans ma gorge serrée. Je n’aurais pas dû essayer. Je n’aurais pas dû… Quelques heures plus tard, le visage inondé de larmes, presque effacé comme je le souhaitais, je finis par m’écrouler de fatigue. Au petit matin, je trouve Sacha devant ma porte, dévorée par l’inquiétude. Je lui fais un café au lait qu’elle fait tourbillonner.

– Tu sais, Noa, il va te falloir faire un choix. Tu ne peux pas continuer à souffrir comme ça. Sans compter que ça me fait souffrir aussi. Tu n’as pas voulu te regarder mais tu étais magnifique dans cette robe. Accepte-toi, aime-toi, et tout ira bien. On devrait y retourner. Fais-le pour moi.

– Pour toi ?

– Pour moi.

 

Dans la cabine d’essayage, je ferme les yeux et les rouvre lentement, très lentement, que ma nouvelle image apparaisse peu à peu, que je m’y habitue, si c’est possible. Et je me vois. Comme si je me voyais pour la première fois. Ma souffrance laisse place à ce qui pourrait ressembler à un espoir insondable. Je pleure, encore, toutes les larmes de ma vie. Mais les autres, celles qui sont de joie et dont je ne connaissais pas la saveur.

– Alors ? lance soudain Sacha, elle aussi, les yeux baignés de larmes.

– Oui, je crois que je me trouve belle dans cette robe bleue. Mais que diront les gens ?

– Ils diront ce qu’ils voudront, ma Noa. Maintenant que tu as franchi le pas, tu dois enfin vivre comme tu le souhaites. Si tu donnes le pouvoir aux autres, c’est foutu. Allez, change-toi, on va payer et on rentre.

 

La véritable beauté se trouve dans la liberté d’être qui l’on est. Avec un peu d’aide, du maquillage, de jolis escarpins, je ferai illusion le jour du mariage. L’étui peut être commun, voire laid, ne pas être le bon, si la pierre qu’il contient brille de mille éclats. Je vais briller de mille éclats, je le jure.

Aujourd’hui, j’ai vingt-quatre ans. Je suis « née » homme mais je suis une femme. Ma robe azur, ma première, est le passage de ma mort à ma vie. C’est le saut dans le vide. J’ignore jusqu’où je vais aller, ni comment. Mais je vais y aller.

Et je n’ai pas peur.

Je n’aurai plus jamais peur d’être, au grand jour, qui je suis réellement.

Et puis avec Sacha à mes côtés, je ne risque rien.

Je t’aime, Sacha.

Dieu, que je t’aime !

Et Dieu, que j’aime cette robe !

13 CommentairesAjouter un commentaire

@Bahloul, un grand merci pour ce joli compliment. C'est simplement touchant. Merci à vous... Une belle journée. Chiara.

Publié le 18 Novembre 2019

@Chiara Catalina. Je ne suis pas spécialiste mais je vois là une grande philosophie racontée simplement, avec du style, et quel style !! Bravo ! et merci pour cette belle lecture. Compliments pour la nomination.

Publié le 18 Novembre 2019

Le style il faut travailler le style ...Trop plat.. "Des histoires, il y en a plein la rue, n’est-ce pas? J’en vois partout des histoires : plein les commissariats, plein les correctionnelles, plein votre vie. Tout le monde a une histoire, mille histoires […]. C’est rare un style, monsieur! Y’en a un, deux ou trois par génération. Il y a des milliers d’écrivains, ce sont de pauvres cabouilleux, des aptères. Ils rampent dans les phrases, ils répètent ce que l’autre a dit, ils reprennent des histoires" Louis Ferdinand Céline

Publié le 24 Octobre 2019

Merci beaucoup @Josef Reyskeed, gentil clown (sourire)... Et bravo bravo pour votre nomination. Très jolie journée. Chiara.

Publié le 16 Octobre 2019

Voilà une bien jolie métamorphose, lorsque la chrysalide se fissure, l'envol n'est pas loin...C'est un magnifique hymne à la liberté !

Publié le 16 Octobre 2019

@Martine Plouvier-Vivien, revoilà la douceur incarnée. Merci mille fois, pour votre coeur... Pour ce que vous êtes. Très jolie fin de journée. Chiara.

Publié le 10 Octobre 2019

C'est magnifique ! Une histoire très émouvante avec un bel effet de surprise à la fin. Toutes mes félicitations !
Martine

Publié le 10 Octobre 2019

@Eva Verna, merci beaucoup... Beaucoup... Bonne soirée. Chiara.

Publié le 07 Octobre 2019

Bien joué. Une vraie nouvelle. C'est au dernier mot qu'on comprend. C'est comme cela qu'on devrait expliquer aux gens, cette souffrance ou cette découverte.

Publié le 07 Octobre 2019

@Michel Canal, c'est dans cet état d'esprit que j'ai abordé ce thème. J'imagine que ça ne doit effectivement pas être simple d'enfiler cette jolie robe. Je me suis mise dans la peau du personnage et je dois dire que cet exercice très court, trop court (sourire) m'a beaucoup plu. Belle journée. Chiara.

Publié le 07 Octobre 2019

Surprenante, mais tellement juste pour qui se trouve dans la situation de Noa. Bien amenée pour un improbable effet de surprise avant la fin.
Je connais une auteure qui est passée par là, je sais quel parcours du combattant il faut affronter pour ... être réellement au grand jour et aimer cette robe.
Félicitations @Chiara Catalina pour ce choix et cette réussite au concours qui a séduit le jury.

Publié le 07 Octobre 2019

Yo ! (sourire) @Bruno Verdin, merci pour les pétales et les fragrances. C'était vraiment un bon exercice. Jolie soirée... Chiara.

Publié le 06 Octobre 2019

....Yo ! Vraiment bien foutue l' intrigue, simplement racontée, du petit lait de petit déjeuner. c' est peut-être le plus difficile, c' est le plus audible aussi. Jolie performance l' athlète ! Pose tes lauriers, et des roses, des roses je t' envoie, un parfum, des parfum, des bisous, mes acclamations et le tambour de mes pieds sur les planches. J' adore la psychologie de ta nouvelle, si peu de mots pour tant à comprendre et à savoir.

Publié le 06 Octobre 2019