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Le 16 oct 2025

Nouvel air.

                        Le tout petit fait du bateau pour la première fois. Il est émerveillé, et il ne comprend pas pourquoi Maman et Papa semblent si tristes. Il entend parfois Maman pleurer la nuit. Dans ces moments-là, elle le sert plus fort. Lui ne dit rien, il se blottit contre elle et profite de ce temps de chaleur et d’amour inénarrables. 

    Il regarde la mer, dans les bras de Papa souvent. À perte de vue. La mer endormie, la mer enjouée, la mer révoltée - les reflets qui scintillent. C’est comme si elles étaient plusieurs. Les balancements, que l’on ne ressent pas toujours, le bercent. Il aime beaucoup cette traversée, jusqu’au moment où le soleil semble disparaître par petites foulées. Il fait des allers-retours de plus en plus fréquents. À l’arrivée, le ciel blafard se confond avec la terre livide. Il fait glacial.

   Le tout petit ne connaissait pas cette sensation, cette sensation qui se prolonge et devient une douleur impossible à contenir, à retenir, à guérir. C’est Maman qui lui apprend le mot, comme le prénom de sa souffrance. Il le répète. J’ai froid, j’ai froid. Il découvre les dents qui claquent, les tremblements, l’épouvante des frissons. Pour le reste, il le pleure. Du matin au soir. Il se réfugie au milieu de ses parents la nuit, mais le vent torture encore. Un souffle de glace s’est emparé de son corps, il a emprisonné ses muscles, ses os. Il lui supprimerait presque sa joie de vivre.

    Au début, le tout petit parvient à se réjouir de la pluie, de la mer qui tombe en continu de ce ciel infini. Il ne doit pas rester dessous par contre. J’ai froid, se répète-t-il. Il ne se dit pas qu’il souffre, il ne se dit pas que son autrefois et son chez lui devenus des ailleurs lui manquent. Lui manquent horriblement.

    Le froid prend toute la place, celle même de l’arrachement, du déracinement qu’il n’a pas encore réalisé. Il ne sait pas que le bateau ne fera plus sens inverse, que ce franchissement est irrévocable et qu’il se retrouve définitivement cloîtré ici. Ici, dans ce monde où la terre n’est que boue et où l’air passe entre des murs qui n’en sont pas.

    Le tout petit se sent bien seul. Il a perdu sa petite sœur dont il espère, peut-être, qu’elle est en train de barboter dans la mer du ciel. Il voit ou il entend d’autres enfants mais il n’ose pas les rejoindre. Il est intimidé, et ça aussi c’est nouveau. Dans son village, il n’y avait ni peur ni trac. Juste un soleil qui accompagnait les jeux, les rires et les mots.

    Il a une petite voiture en boîte de conserve, fabriquée par Papa. Il s’amuse dedans avec, elle ne roule pas sur ce sol de marécage. Il écoute les courses, les chevauchées, les chamailleries. C’est drôle, il perçoit d’autres langues. Plein de parlers qui chantent, qui hachent ou qui ordonnent. Il devine seulement, parce que même les mots qu’il comprend ne sont pas prononcés de la même façon que lui. Ça lui donne l’impression que les gens ne parlent pas, mais qu’ils chahutent.

    Son dépaysement, littéral, prend des teintes interminables.

    Jusqu’à ce matin magique où un rayon de soleil pâle franchit la mer du ciel. Le tout petit court se mettre dessous. Cela ne réchauffe pas - il ignorait qu’un soleil pouvait demeurer froid. Puis un enfant vient le chercher pour jouer. C’est le second miracle de cette journée ! Maman accepte de le laisser partir, avec un immense sourire qui comble d’été le cœur du tout petit.

    Il suit son nouvel ami, assez longtemps, jusqu’à une sorte de cours vaste et vaseuse, emplie d’enfants. Des garçons.

    Peut-être que leurs petites sœurs aussi sont au ciel ?

    Il est assis sur une vieille caisse de bois, et contemplé. Copieusement. Toujours ces mots qu’il ne connaît pas ou qu’il ne reconnaît pas immédiatement. La diction est surprenante. Mêlé à sa gêne, ça le fait rire. Les autres enfants aussi. Ils lui disent qu’il va bien s’amuser avec eux.

     - Ne bouge pas surtout !

    Le tout petit est saisi puis maintenu par les épaules. Des enfants lui collent des choses dans les cheveux, ça fait mal, il remue, il essaye du moins, mais ses bras sont immobilisés. Il n’arrive pas à voir ce qu’on met sur lui, juste que c’est rouge et ça pique et ça gratte et il a peur. Et il a très peur.

      - Ça y est, regardez, j’ai trouvé le pompon !

    Un gosse revient, rayonnant, un énorme rat crevé dans la main.

      - C’est parfait !

    Il ne tient pas sur la tête du tout petit, on le cale finalement sur son épaule.

      - Ne bouge pas !

      - Il manque quelque chose…

      - Mais oui ! Attendez, j’arrive !

    Le gamin ramène un bol ébréché. Il le remplit dans une flaque et le dépose dans les mains du tout petit.

      - Maintenant, c’est parfait ! Allez, bois !

    Le tout petit refuse. Il n’a pas la force de crier et il est incapable de rentrer chez lui. Dans ce dédale impénétrable, toutes les cabanes se ressemblent, taules ondulées et matériaux disparates claudiquant sur un lit de fange et de boue se confondent.

       - C’est pas grave !

    Un sursaut, une farandole. Les garçons ont une meilleure idée. Ils se mettent à tourner autour du tout petit. Ils font des bruits d’Indiens, ils soulèvent haut leurs jambes.

    Ils scandent et ils chantent un mot que lui n’arrive pas à comprendre - et dont il ne sait pas qu’il est en train de se graver à jamais. De par son effrayante répétition.

    De par ses teintes, interminables.

    - YABONBANANIA !! YABONBANANIA !! YABONBANANIA !!

 

Vanessa MICHEL.    

 

 

 

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17 CommentairesAjouter un commentaire

@Vanessa Michel

Ah ! C'est que l'écriture devait déjà me chatouiller les méninges, encombréespar les études, de références et de déjà-vu, déjà fait, alors que l'écriture était un champ vierge que je pouvais saccager sans la censure de la connaissance.
Au plaisir de vous lire

Publié le 29 Octobre 2025

@vanessa Michel
BRAVO ! Vous avez su rappeler le contenu raciste de cette pub sans tomber dans le piège de la tribune ou du plaidoyer. Vous avez su rester dans le monde merveilleusement cruel des enfants et dans une actualité sordide en Méditerranée, où les tous petits font du bateaux mais ne sont pas repêchés à temps pour boire leur Banania.
Bien à vous

Publié le 28 Octobre 2025

Le débat est toujours intéressant et éclaire la richesse d'interprétations qu'on peut faire d'un texte.

Publié le 20 Octobre 2025

@Vanessa Michel Vous avez raison : Ne tenons pas compte de la manière dont on reçoit les textes, mais seulement de la façon dont les auteurs ont voulu les émettre.
Par ailleurs , pas un instant , ce texte est minoré ou critiqué par son introduction. Au contraire. il est présenté comme il a été senti. Avec respect.
Christophe Lucius

Publié le 20 Octobre 2025

@ Vanessa Michel
Chère Vanessa, Soyons précis : le sujet était "Souvenir de pub", c'est donc sur ce thème que nous avons interprété et mis en avant votre nouvelle avec le tirailleur sénégalais. Et non pas le déracinement d'un enfant d'Afrique. Mais vous avez sans doute raison, c'est le texte qui importe

Publié le 20 Octobre 2025

Je suis désolé que l'introduction soit maladroite, je n'aurais pas aimé que cela m'arrive. J'ai relu votre travail à la lumière du déracinement infantil, c'est évident ma chère ! Quoi qu'il en soit, votre sensibilité franche et affirmée est toujours entre vos lignes, ce que j'apprécie le plus de vos écrits.
Ma réflexion sur nos synthaxes n'est pas une critique, pour personne. Je voulais juste partager ce sentiment dérangeant et drôle en vous lisant.

Publié le 19 Octobre 2025

Il est évident que les enfants peuvent être cruels. Ils ne sont en fait que la version miniature de ce qu'ils seront à l'âge adulte, mais sans l'hypocrisie raffinée de leurs aînés. @Sylvie de Tauriac

Publié le 19 Octobre 2025

La cruauté des enfants, un beau sujet! Je ne l'ai jamais abordé car je deviendrai pire qu'eux. Vous, en revanche, n'êtes-vous pas trop bonne avec ces petites crapules?
J'ai longtemps hésité avant de vous envoyer ce petit mot. J'apprécie votre sensibilité et comment vous la partagez, vous me prenez cependant à contre-pied. Votre synthaxe! L'un ou l'une de nous deux écrit dans le désordre. Ce doit être moi, d'accord, mais je tenais, finalement, à vous faire part de cette impression étrange de vous lire comme devant un miroir.
Je ne saurais que vous encourager, la cruauté des enfants mérite une encyclopédie.

Publié le 18 Octobre 2025

Incroyable coïncidence, @Vanessa Michel!
Ton récit, mais tu le sais déjà, ne m'a pas évoqué tout le suite la cruauté infantile mise en avant par l'article. C'était avant tout pour moi le récit d'une migration, d'un déchirement. Tu connais mes réserves concernant ce texte, mais je tenais tout de même à te féliciter pour cette mise en exergue de ton travail.

Publié le 18 Octobre 2025

@ Vanessa Michel
Un texte émouvant par sa douceur et sa pudeur. On ressent toute la beauté du regard d'enfant, puis la violence du rejet et de la cruauté enfantine. Vous avez su dire beaucoup sans jamais forcer les mots. Votre écriture est à la fois poétique et déchirante. Bravo !

Publié le 17 Octobre 2025

Le déracinement mis à part, je me suis demandé, si comme moi, vous n'aviez pas enduré la méchanceté et le rejet des autres enfants. Pour les décrire avec une telle intensité, faut-il les avoir vécus ? Si non, c'est encore plus remarquable de pouvoir retranscrire de telles souffrances morales, indélébiles. Merci beaucoup, belle journée à vous aussi, chère Vanessa. Fanny (petite fille rêveuse, toujours dans la lune !)

Publié le 17 Octobre 2025

Un texte difficile à lire, si triste, débordant d'une pluie de sensibilité et de cruautés enfantines, si froides ! Je me suis mise d'emblée à la place de ce pauvre petit bonhomme déraciné, perdu sans sa sœurette, pas accepté en tant qu'être humain et qui ne guérira jamais de ses cicatrices à l'âme, malgré l'amour de ses parents. Fanny bouleversée.

Publié le 17 Octobre 2025

@Vanessa Michel
Oui, Vanessa, ma propre lecture a occulté le début du texte, comme s'il était mangé par la fin, ce point d'orgue.

Publié le 17 Octobre 2025

@Vanessa Michel
Bonjour Vanessa. Il y a un côté "Sa majesté des mouches" dans votre texte… la vision violente de l'enfance. Tout cela amené par la poésie des mots.
Merci de nous offrir le fruit de cet exercice périlleux et réussi.

Publié le 17 Octobre 2025

@Vanessa Michel À la fois hâché et poétique, à la fois tranchant et sensible... pas de doute, c'est bien ton style ;-). Bravo et merci pour cette contribution, chère Vanessa.
Bises et belle soirée,
Michèle

Publié le 16 Octobre 2025

Très beau texte, qui conjugue la délicatesse du regard enfantin et la brutalité du monde. L’écriture est à la fois pudique et implacable, chaque mot semble pesé et chargé d’une émotion contenue. Le style, très poétique, est d’une superbe limpidité et d’une élégance exemplaire. Un grand bravo Vanessa !

Publié le 16 Octobre 2025

Très bien écrit et très bien décrit : la naïve cruauté de l'enfance !

Publié le 16 Octobre 2025